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Journal du RENOUVEAU CHARISMATIQUE CATHOLIQUE

Lundi 22 octobre 2007

Evangélisation en boîte de nuit : « T’es un vrai prêtre ? Pas possible ! »

Depuis plus de sept ans, le Père Axel passe quatre à cinq nuits de la semaine en discothèque, pour être à l’écoute des jeunes. Moine de la communauté Serviteurs de Jésus et Marie (fondée en Allemagne), il exerce actuellement son ministère de prêtre dans le diocèse de Fréjus-Toulon, où se trouve sa « boîte résidentielle ». Il y retrouve chaque semaines entre 1.500 jeunes l’hiver et parfois jusqu’à 5.000 l’été. Nous l’avons suivi à la discothèque « La Station » près d’Avignon : debout devant une colonne, bien campé sur ses pieds, ce moine baraqué en habit de religieux, attend, comme insensible à la techno, qu’on vienne lui parler. Portrait paru dans le numéro du 29 septembre de l'Homme Nouveau et dont voici la version longue.

Allemand né près de Francfort, issu d’une famille non pratiquante, le Père Axel a découvert la foi à travers le scoutisme. Il n’était encore jamais allé en discothèque avant d’entrer dans sa communauté. Quand il était adolescent, sa mère lui proposait bien d’aller comme les autres garçons de son âge, en boîte de nuit, mais cela ne l’intéresserait pas. « Je ne trouvais déjà pas normal que beaucoup de mes copains scouts disparaissent de notre groupe quand ils allaient en boite, explique-t-il. Et déjà à l’époque, je ressentais le désir d’aller vers ces jeunes qui s’éloignaient de la foi. »

Dès son entrée au monastère en Bavière, Frère Axel y ramenait parfois des punks rencontrés dans la rue, mais cela ne plaisait guère à ses supérieurs. '« Lorsque cela a posé trop de problèmes, je suis parti, et j’ai découvert l’abbaye d’Ourscamp en France, mais là c’était des jeunes délinquants qui venaient me retrouver… ce n’était donc pas mieux vu ! » ajoute-t-il.

Il retourne alors en Autriche où sa première communauté est également installée, et demande à ses supérieurs de l’autoriser enfin à se rendre en boîte de nuit. « Au début ils n’étaient pas très chauds :

- Mais, Frère Axel, que veux-tu faire en boîte avec ces jeunes ?
- Je ne sais pas, on verra bien, mais je sens qu’il faut que j’y aille ! »

A force d’insister, il obtient enfin l’autorisation et commence à faire la tournée des boîtes de nuit de la région : « Je faisais la queue comme tout le monde, et, quand arrivait mon tour, les videurs, étaient très surpris. Ils me demandaient si c’était une blague et comme ils n’osaient pas me fouiller, s’assuraient seulement que je n’avais pas d’arme sur moi !... ».

Depuis le mois de septembre 2005, Père Axel est à Toulon, où il s’est fait admettre sans trop de difficultés dans les boites de la côte. ''« J’y fais le beau comme tout le monde, explique-t-il avec un sourire malicieux, même si ce n’est pas exactement comme les autres... Je ne bois pas d’alcool, et je ne danse pas. Une fois dedans, je prie pour les jeunes que je vois et j’attends qu’ils viennent, sans jamais les aborder. C’est un principe de ne pas accoster les jeunes, afin qu’ils se sentent vraiment libres de venir vers moi. C’est justement ce qu’ils apprécient : ils ont le temps de m’accoster et seulement s’ils le souhaitent. Parfois ils m’observent pendant des semaines, voire des mois… Un jeune Allemand a attendu trois ans avant de se décider à venir me parler, depuis il est venu plusieurs fois à Toulon pour m’y retrouver. »

Pour la plupart de ces jeunes, c’est la première fois de leur vie qu’ils peuvent se confier à un prêtre. Certains parfois, lui demandent même une confession. « On essaye alors de trouver un endroit un peu plus calme, enfin le plus calme possible !… »

En général, les premières questions sont toujours : « t’es un vrai ? c’est cool ton truc, ton habit et tout... ». Ensuite, assez rapidement, viennent les questions sur la foi, et ils en ont beaucoup. Alors qu’à première vue certains semblent aux antipodes de la foi, le Père Axel est souvent « bluffé » par la vie intérieure que lui révèlent ces jeunes. « Même paumés, ils ont toujours une soif spirituelle intense ! - Le Seigneur arrive toujours à me surprendre avec de nouvelles rencontres auxquelles je ne m’attendais pas. »

Ainsi le Père Axel passe ses nuits à écouter ces jeunes et à essayer de répondre à leurs nombreuses questions. Il reste jusqu’à la fermeture. « Je termine ma nuit en célébrant la messe dans mon oratoire vers six heures du matin - ou même un peu plus tard quand il y a des « after » - afin de tout offrir au Seigneur. C’est important de tout Lui remettre, surtout quand ces jeunes vivent des choses très dures, il faut les Lui confier. »

Un ministère de prêtre qui se révèle dans les boîtes de nuit

Le Père Axel nous explique comment se perçoit son ministère. ''« Les jeunes viennent me voir non parce que je suis un éducateur des rues, mais parce que je suis prêtre. Ils sont surpris que l’Eglise vienne ainsi à eux, et apprécient ma présence, car j’affiche tout de suite la couleur. A mon habit ils se rendent compte que je suis moine : et comme souvent ils n’ignorent pas qu’un moine est consacré à Dieu, ce témoignage de don total les touche beaucoup et ils me le disent. Bien sûr, le cadre de mon apostolat sort de l’ordinaire, mais il entre dans le charisme de notre communauté qui œuvre pour l’évangélisation auprès des jeunes. »''

Si un jeune venait lui demander « Qu’est-ce que vous avez à me dire ? » Père Axel lui répondrait : « rien » et lui souhaiterait une bonne soirée. En effet, il n’est pas là pour faire passer un message ou embrigader les jeunes. Sinon évidemment, les videurs ne le laisseraient plus entrer, alors qu’en général ils apprécient plutôt sa présence. « D’ailleurs, je ne paye jamais mon entrée, et….bien souvent on m’offre des « soft drink » !

Il arrive aussi parfois qu’un jeune me rejette, mais c’est souvent la façon qu’il a de m’aborder en révélant ainsi une profonde blessure intérieure, difficile à verbaliser… »

Père Axel admet avec lucidité que ce charisme n’est pas à la portée de tous. Mais il ajoute aussitôt : « Je ne pense pas être le seul appelé par le Seigneur. Je me dis qu’il n’est pas possible que Jésus n’ envoie pas d’autres ouvriers dans cette vigne. Mais bien sûr, chacun a un appel particulier à évangéliser. En boite on ne peut pas s’improviser apôtre, c’est un endroit tellement brut…. il y a des « gogos » qui dansent bien en vue, des filles et des garçons habillés de façon à provoquer les sens, il faut donc être « bien dans sa peau et dans son cœur » pour rester serein. Mais je ressens pour eux une telle compassion et une telle miséricorde, que toute tentation est quasiment inexistante. Plus que les formes sexy d’une, fille je vois la tristesse et le vide dans son regard. Et si vraiment j’étais troublé par ce spectacle, c’est que je n’y serais pas à sa place, tout simplement. »

A certains jeunes qui lui demandent si c’est bien la place d’un prêtre d’être dans une boîte de nuit, Père Axel répond : « Où ces jeunes pourraient-ils rencontrer un prêtre pour parler et se confier ? Tout ceux-là n’entreront jamais dans une église pour le faire ! Un prêtre n’est pas réservé aux seuls catholiques pratiquants ! Et puis, dans quel endroit y a-t-il plus de jeunes ailleurs qu’en boîte ? Dites-le moi, j’irai ! »

Si le Père Axel s’expose ainsi par sa simple présence, il doit aussi « affronter » les jeunes face à face et en vérité. Ces rencontres sont très belles même si elles peuvent être très difficiles. Mais au bout du compte, il est heureux après avoir passé des nuits sans dormir à leur service : « Oui, cela me donne une grande joie de rencontrer ces jeunes qui ont une réelle soif spirituelle ! »

« T’es payé pour être ici ? »

On lui demande souvent s’il est envoyé par quelqu’un ou s’il est payé pour être là. « Je réponds qu’en temps que moine je ne suis pas payé du tout, mais que l’évêque du lieu et mes supérieurs m’envoient. Cela les impressionne de savoir que l’Eglise catholique se donne les moyens de leur envoyer un prêtre. Rien que cela, est pour eux important, et beaucoup le remercient de cette démarche. » Certains lui disent parfois : « Quand tu es là, la soirée est gagnée, mais si tu n’es pas là, c’est sûr, que la soirée est merdique ! »

A cause de la drogue et de l’alcool, les jeunes ne prennent pas de gants pour lui parler. « Les problèmes qu’ils me confient sont souvent « hard » et les pieuses réponses ne les satisfont jamais. Un jour un confrère m’a accompagné pour essayer. En sortant il m’a dit « plus jamais je ne retourne là-dedans » : faute de réponses adapatées, il s’était fait rejeter « méchamment » par les jeunes. »

« Se laisser former par les jeunes »

« J’ai été préparé par mes contacts avec eux, avant même d’entrer au monastère. Déjà, quand j’étais employé de banque, mes collègues qui me voyaient réciter le Benedicite à la cafétéria m’interrogeaient, et souvent je ne savais pas comment répondre à leurs questions. Que dire, par exemple, à : « pourquoi ce n’est pas bon de coucher avant le mariage ? » quand on n’y a pas vraiment réfléchi ? En discutant avec eux j’ai ainsi progressé dans ma foi. Déjà, à l’époque, je demandais à l’Esprit Saint de m’éclairer dans mes réponses.

Ces jeunes en recherche m’apprennent beaucoup sur ma foi et c’est grâce à eux que je continue de l’approfondir chaque jour. Par leurs questions très directes, je suis obligé de creuser… Avec eux, pas moyen d’esquiver ! »

Ils savent aussi très bien que quelque chose ne va pas dans leur vie quand ils viennent trouver un prêtre. Certains se rendent compte qu’il y a un vide en eux et le lui disent clairement. Sortir tout le temps en boîte est souvent une fuite. « Je suis attaché à l’argent, j’ai une grosse voiture mais rien de consistant dans ma vie » est un diagnostic fréquent de leur part. Leurs situations sont très différentes les unes des autres, leurs souffrances aussi, mais pour le Père Axel cela revient au même : tous ont soif de Dieu.

« Paradoxalement, un jeune qui a déjà beaucoup souffert, par exemple d’abandons, d’abus sexuels, a plus de chance de se rapprocher du Seigneur, car il se rend compte de sa souffrance plus facilement qu’un autre qui se laisse couler dans une vie facile. C’est la « grâce » de la souffrance, qui fait que le Seigneur vient nous chercher jusque dans nos plus grandes faiblesses… »

La mission de Père Axel passe surtout par une amitié qui perdure et devient plus profonde au fil des mois, les jeunes prennent l’habitude de me voir aux même endroits, et peuvent me retrouver ailleurs qu’en boite. De plus je, les préviens aussi par SMS, quand je suis de passage dans une ville ou un lieu, où nous pouvons à nouveau nous rencontrer.

« Prier pour eux, c’est le plus important ! »

Au-delà des réponses qu’il leur donne, le Père Axel pense que prier pour eux et les confier au Seigneur est le plus important. « Le Seigneur me donne l’immense chance de prier pour ces jeunes que je rencontre ‘l’arme fatale’ est là ! ». Et il ajoute : « il faut aussi prier pour qu’il y ait plus de vocations de missionnaires de la nuit, car l’attente de ces jeunes est immense, je vous le répète ! et combien de vocations potentielles ? Alors si vous souffrez d’insomnies, priez donc pour eux ! »

L’avenir ? Le Père Axel le confie aussi au Seigneur : « Si Dieu le veut bien, cette terre de mission qui est un champ aride, deviendra un jour une véritable vigne. Pour l’instant, c’est pire que le Sahara. Mais une vigne a besoin de plusieurs années de soins avant qu’on puisse récolter les premières grappes et en tirer du bon vin. Il en va ainsi des cœurs desséchés : il faut d’abord les arroser longtemps. Et ce ne sera pas à forcément à moi de recueillir les premiers fruits… »

par lumpungu publié dans : Evangélisation
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Dimanche 27 mai 2007

Entretien avec le prêtre exorciste sur le phénomène de la sorcellerie au Cameroun.

Anthropologue, ethnologue et philosophe, Meinrad-Pierre Hebga se bat depuis plus de trente ans pour faire admettre la rationalité de la pensée africaine. Contre nombre de ses collègues du continent, qui, à l'instar de la plupart des Occidentaux, en doutent. Soutenue à la Sorbonne en 1986, sa thèse intitulée Rationalité d'un discours africain sur les phénomènes paranormaux, publiée chez L'Harmattan en 1998, aborde des phénomènes, apparemment irrationnels, tels que la lévitation ou la connaissance paranormale, par une approche pluridisciplinaire. Tous ceux qui soucieux d'approfondir les thèses de cet universitaire dont les interventions restent très appréciées des étudiants, liront utilement son Afrique de la raison, Afrique de la foi, paru chez Karthala en 1995. Ou encore Sorcellerie et prière de délivrance, publié par Présence africaine.

Qu'est ce que la sorcellerie?

La sorcellerie, c'est l'ensemble des oeuvres des sorciers

Et qu'est-ce qu'un sorcier?

Un sorcier ou une sorcière est quelqu'un qui est habité par une puissance mauvaise, pas par un démon, mais par un pouvoir, une puissance mauvaise.

Peut-on être sorcier sans le savoir?

Oui. On peut parfois naître avec ces dispositions-là. Il y a des gens qui naissent avec. Au fond, on naît avec des possibilités qui sont neutres.
Sorcier est pourtant toujours péjoratif...

Normal. Celui qui jette le sort n'est pas un médecin. Il faut distinguer le sorcier du médecin traditionnel ou du devin ou du prêtre traditionnel.

Comment et quand ce «pouvoir» que certains ont à la naissance cesse d'être «neutre»?

Chez les Béti, ce qu'on appelle l'«Evu» n'est pas seulement mauvais. Chez les Bassa, ce «Hu» n'est pas toujours mauvais. C'est un pouvoir neutre et que l'on oriente par l'initiation. On dit que, chez les Béti, quand un enfant naît et qu'un devin voit en cet enfant un grand pouvoir, il peut devenir un grand musicien, ou devenir un médecin traditionnel, il peut devenir un devin, etc. Mais il peut aussi nuire aux gens. Le parent dit: «Je veux qu'il ait un «Evu» de bon usage ou au contraire de nuisance.» C'est pourquoi peut-on dire qu'on peut naître sorcier, au moins dans ce sens que le pouvoir de base est un pouvoir neutre, au départ, mais qu'on oriente vers le bien ou le mal.

Quelle différence existe entre la sorcellerie, la magie noire la magie blanche ?

La magie est une technique qui, d'après le magicien, le rend capable d'agir, soit sur les forces de la nature, soit sur Dieu lui-même. C'est cela la magie. La magie est dite noire lorsque ses desseins sont mauvais; au fond, c'est l'équivalent d'un vilain sorcier. La magie est parfois dite blanche; c'est ce qu'on appelle aussi la prestidigitation, qui est donc une technique de gens très habiles à jouer avec les objets, par exemple. Celui qui fait de la magie blanche, ne nuit à personne. Dès qu'il vous dit: monsieur faites attention, je vais prendre votre portefeuille dans votre veston, vous tenez le veston, il vous montre votre portefeuille et vous ne savez comment il a fait.

Y a-t-il des peuples plus sorciers que d'autres?

Je vois que chez nous, les Africains, les gens disent que c'est le Bénin le plus fort. Les gens s'en vont là-bas, les Camerounais y vont massivement. J'ai été attaqué par une femme qui est partie du Cameroun, pour aller s'armer à Cotonou; elle m'a taxé d'anti-sorcier .... Même dans les pays africains anglophones, les gens estiment que c'est là-bas au Bénin qu'il y a le plus de force. Pas mal de Camerounais vont aussi en Inde, au Népal à Katmandou.

Pour quelles raisons?

Pour renforcer leurs ressources, pour accéder à quelque chose de plus puissant.
Dans nos villages, les femmes sont, plus souvent que les hommes, accusées de sorcellerie. Est ce qu'il y a plus de sorcières que de sorciers?

Dans la Bible, c'est la femme qui apporte le péché; elle apporte le diable en mangeant le fruit défendu qu'elle donne à son mari. Chez les Béti, on dit que c'est la femme qui, par sa curiosité a apporté l'Evu. Selon le Bétis, Dieu avait mis dans un même village l'homme et la femme pour qu'ils s'assument; il a mis l'Evu dans un autre; mais la femme, par curiosité, est allée voir ce que faisait l'autre. Et comme elle avait transporté l'Evu, l'Evu lui a dit qu'on ne le portait pas sur le dos, et a exigé d'être porté dans le ventre de la femme; c'est pourquoi, dit-on que ce sont les femmes qui ont pris l'Evu dans le ventre et qui l'ont apporté dans le village des hommes.

Quel crédit accorder à ces traditions orales, qu'elles soient bibliques ou béti?

Je pense que si on dit que les femmes sont plus portées à cela, c'est parce qu'en général, les femmes sont plus portées vers le mystique que les hommes. Même dans la religion, ce sont les femmes qui vont à l'église, elles ont une certaine attraction vers le sacré et le mystérieux. Ce n'est pas parce que les hommes sont moins mauvais que les femmes, mais ils côtoient moins le surnaturel que les femmes, c'est pour cela que les femmes sont plus mystérieuses.

Comment reconnaissez-vous que quelqu'un est victime d'un maléfice?

Je ne fais pas de la divination pour savoir qui est sorcier. Je ne suis pas un sorcier. Mais quand quelqu'un se présente et qu'il est victime, je lui fais un test. Alors je sens en lui des résistances, ou bien il y a une émanation qui vient vers moi et me donne, par exemple, la chair de poule. Il y a des gens comme ça. Ou leur regard vous perce, ou bien tout ce qui est sacré, comme la Bible, la sainte croix, l'eau bénite, ou même du sacré africain, les rebute. On voit quand même qu'ils ont un côté peu ordinaire. Mais beaucoup de sorciers savent se dissimuler; ils ne sont pas en activité sorcière du matin au soir.

Pour un profane, y a t-il des clés pour reconnaître un sorcier dans la rue?

Habituellement, vous le connaissez un peu trop tard, quand il vous a attaqué. Parce que, parfois, vous avez un mal qui ne vient de nulle part. Et quand vous consultez un médecin, il ne sait pas ce que vous avez, il ne voit rien, ni au scanner, ni à rien du tout. Bien souvent, vous ne voyez pas la maladie mais les gens meurent. Nous avons perdu un bébé ici il y a quelques mois, à 15 mois. Il avait une cirrhose de foie, comme s'il avait bu de l'alcool pendant 20 ans. Un enfant dont la mère n'a jamais bu d'alcool comment est ce qu'il peut avoir un tel mal? Donc, souvent, il y a des affaires comme cela, ou des affaires vraiment mystiques, où vous êtes avec quelqu'un au marché, votre bras est comme paralysé ou alors vous sentez comme si, vous aviez mis la main dans un frigidaire, un froid intense.

Je reprécise ma question. Je suis dans un quartier, ou je marche dans la rue; n'y a-t-il pas des signes extérieures par lesquels, je peux repérer un sorcier?

Ça dépend des sorciers. Je veux dire que souvent, on aperçoit quand il a déjà agi, parce que c'est son action que vous sentez. Par exemple, il y a des gens dont les canots dorment sur leur toit, ou bien des chats miaulent, je ne sais pas quoi; ou encore un chat vient devant votre porte, et quand vous l'approchez il fuit, ou bien il vient tous les soirs; ou bien c'est un serpent que vous trouvez chez vous. Alors, quand vous combattez cela par des moyens spirituels, la prière, vous découvrez que ce sont des manifestations sorcières. Donc à présent, ils sont très habiles; ils se cachent; quelqu'un peut même épouser un sorcier ou une sorcière sans s'en rendre compte.

Certaines époques sont-elles plus propices à l'expansion de la sorcellerie que d'autres?

Mais oui. Actuellement qu'il y a des nominations, vraiment, c'est la catastrophe. Mais je vous dit tous les jours, je reçois des gens que le président de la République a nommés à de hauts postes de responsabilités: colonels, ministres, commandants, commissaires de police... Les autres réagissent souvent par la jalousie. Au Cameroun, la sorcellerie se déploie quand il doit y avoir des élections ou quand on doit nommer des gens, même à l'université

C'est incroyable. L'université est pourtant le domaine par excellence de la science...

C'est pourtant vrai. Justement, j'ai fait cette remarque à un enseignant d'une faculté des sciences dans une université camerounaise: «Vous voulez être doyen, vous êtes un savant, et vous allez consulter un marabout!». >>>>>

Selon vous, parler de sorcellerie, comme nous le faisons en publiant cette interview, n'est-ce pas accroître l'angoisse au sein de l'opinion publique qui, de nos jours, voit la sorcellerie derrière chaque décès, chaque promotion u ou chaque fortune?

Non! Non! Je trouve qu'on n'en parle pas assez. Il faut en parler davantage. Les sorciers sont nombreux. On doit aussi de plus en plus, montrer aux gens que les sorciers ne sont pas invincible, et que ce ne sont plus seulement les prêtres et les pasteurs qui les combattent. Par exemple, il y a quelques semaines, une femme a été menacée, les sorciers ont menacé sa propre famille; peu après, on a trouvé un serpent à deux queues dans sa villa, dans son salon. Elle a découpé le serpent en morceaux, les a apportés à son oncle et lui a dit: «Jésus nous a donné le pouvoir d'écraser les serpents et les scorpions. Je n'ai pas peur de ça». Ce sont des choses qui font peur. Voilà pourquoi les gens viennent ici les uns après les autres. Mais je crois qu'il faut en parler; c'est pour cela qu'on a fait une loi dans ce pays à propos des sorciers. S'ils sont coupables, on doit les arrêter et les juger comme des malfaiteurs.

Les juges sont peu armés pour réprimer la sorcellerie, certains ont peur...
Oui, il y a un juge qui est mort dans une ville du Cameroun. Un autre a pris peur un jour à l'audience, en assistant à une séance de sorcellerie en direct: il a demandé à un sorcier qu'il était en train de juger de faire une démonstration de son art. L'homme s'est fait apporter deux papayes, s'est concentré, les a fendues, et il n'y avait ni la chair, ni les graines. Pris de peur, le juge a pris ses documents et est parti.

Au Cameroun, comment peut-on expliquer la résurgence du phénomène, alors que dans le même temps, les frontières de l'ignorance reculent?

La sorcellerie ne dépend pas de l'ignorance, puisque même dans les pays comme l'Amérique, la France, l'Angleterre, qui ont dépassé la lune, les gens croient en la sorcellerie. On a découvert des choses incroyables sur la famille de Giscard d'Estaing. Il y a de la sorcellerie à la base du pouvoir de Hitler. En France, les marabouts n'ont pas de problèmes de papiers. Mitterrand avait ses marabouts, Giscard en avait, et Jacques Chirac en a. Et puis, par exemple, des Africains qui font certaines études pointues en Occident témoignent qu'il y a des choses qu'on ne montre qu'aux autochtones, aux Français ou Allemands, des «cours» qu'on dispense la nuit.

Qu'est-ce qui pousse les Camerounais à se livrer à des pratiques de sorcellerie?

C'est la recherche de l'argent, la richesse. Depuis que Paul Biya a relancé les nominations, il y a des gens qui viennent chez moi. Il y a un, ancien commandant, qui est venu aujourd’hui, ainsi que deux colonels. Un ministre était ici il y a trois ou quatre jours. Il y a des gens qui veulent avoir des postes, et qui veulent aussi empêcher les autres d'avoir des postes. Donc, ça se situe autour de l'amour de l'argent. Il y en a même qui le font ouvertement. Une dame a ainsi dit à son mari: «Tu es un médecin, donc un scientifique, et tu immoles des moutons aux esprits!» Et le monsieur a répondu: «Toi et les enfants, vous n'êtes pas des millions, moi je veux des millions». Elle a demandé: «Tu peux répéter ça devant la famille?»; il a répondu «oui» et il l'a répété devant les deux familles, et même devant un commissaire de police, que si les esprits lui demandent de tuer sa femme, il la tue. Donc, vous voyez vraiment que c'est surtout la motivation de la richesse.

La pauvreté rend sans doute le terrain fertile...

Oui. C'est vrai dans une certaine mesure. Mais, actuellement, les grands sorciers sont les plus riches, parce qu'ils acquièrent des richesses, les protègent et empêchent les autres d’arriver à quoi que ce soit. Mais il y a des gens, pour qui, ce sont les pauvres qui croient en Dieu; ce n'est pas vrai, parce que Fotso n'est pas un pauvre; il a dit publiquement en France qu'il croyait en Dieu; on s'est moqué de lui. Donc, pauvreté et sorcellerie ne vont pas toujours ensemble. Au contraire les pauvres sont tellement angoissés; ils sont comme paralysés. Ce ne sont pas eux qui font la sorcellerie; ce sont ceux qui veulent s'enrichir, qui veulent empêcher les autres, qui veulent acquérir des postes.

Mais on a l'impression, quand on écoute les villageois, que par la sorcellerie, ils incitent ceux qui accaparent les richesses du pays à descendre au village pour les redistribuer. Êtes-vous de cet avis?

On ne peut pas penser cela. Ce n'est pas qu'ici, qu'une poignée de gens accaparent les richesses. Le pape Benoît XVI a dit publiquement l'autre jour que l'Occident a apporté la violence en Afrique, ainsi que d'autres vices comme la corruption; il a été très dur. Et déjà, Jean-Paul II avait reproché aux Européens de prendre l’argent des Africains, pour faire les armes et de les retourner en Afrique pour tuer les Africains. Là encore, il a été très dur envers les Européens.

Vous reconnaissez quand même que certaines personnes fortunées ne mettent plus les pieds dans les villages parce qu’ils redoutent les sorciers...

C'est dans les deux sens. Ceux qui ont des biens ont peur, mais les pauvres ont aussi peur. Un grand monsieur, qui est très riche, m'a dit que, quand il n'y n’avait pas encore construit un marché chez lui, les gens disaient: «il prend le village pour un cimetière.» Maintenant, qu'il a construit un marché et une école, les gens l'accusent toujours. Donc, vraiment, c'est très complexe, car il y a des pauvres qui font de la sorcellerie, mais on voit aussi les riches s'y adonner. Je connais une femme dont le mari est colonel, et qui est allée à Katmandou, pour protéger ses propres enfants contre leur père. Elle avait de quoi aller à Katmandou.

Jean Marc Ela estime que la recrudescence de la sorcellerie et du maléfice s'explique aussi par la rupture des liens de solidarité, des habitudes de partage des richesses. Êtes-vous de cet avis?

C'est vrai, il y a une terrible rupture des liens sociaux. Quand j'étais adolescent, Je n'avais jamais vu d'enfant abandonné. Maintenant, je vois des enfants de 16, 17, 18 ans qu'on a pris à 6 mois, abandonnés par leurs parents. J'ai vu une femme jeter son bébé d'un an et prendre un taxi pour partir. Ce sont des choses qu'on ne voyait pas autrefois. Actuellement, les gens s'enrichissent comme il n'est pas permis; ils accumulent des voitures, on ne sait pas ce qu'ils vont en faire.

Des sociologues pensent justement que, par la sorcellerie, les villageois contraignent les riches, à rentrer au village, donner un peu de leurs richesses.
Au contraire, moi, j'entends des voix dire, sans doute pour rire, que les gens riches vont jusqu'à mettre des choses dans l'eau potable pour qu'ils n'y ait pas de protestation au village. Mais je crois qu’actuellement, en sociologie, il ne faut pas expliquer par une seule voix; il en faut plusieurs. En tant que sociologue, psychologue et théologien, je vois qu'il n'y a pas une seule cause à la sorcellerie et à l‘anti-sorcellerie.

Le même Jean-Marc Ela, peu avant de quitter le Cameroun, a parlé de «dérive satanique du pouvoir». On sait que les hommes au pouvoir sont, pour la plupart, issus de l'école catholique. Peut-on parler de l'échec du christianisme quand on soupçonne de plus en plus ses produits de vouer un culte à Satan?

Non, on ne peut pas. Vous n'avez qu'à voir comment on a enterré Jean-Paul II. Quel est le président américain qui a été autant pleuré par le monde entier? Donc, l'Eglise est solide. Il y'a des gens qui sont infidèles. Jésus n'a pas échoué, mais il a quand même Juda à côté de lui. C'est que le satanisme est une menace interne. Il y a un certain satanisme qui prend de l'ampleur parmi les grands noms du gouvernement, mais aussi au sein des églises. Un pasteur a dit publiquement qu'il a demandé la direction de son Eglise à Jesus-Christ, qui n'a pas voulu, mais Satan la lui a donnée. On l'a dépastorisé un dimanche; on l'a dépouillé de ses vêtements.

C'était un pasteur de quelle Eglise?

Un pasteur de l'Eglise presbytérienne. Sa femme est venue apprendre à réciter le chapelet ici chez moi, avec ses filles. Il y a une qui dit que son père, pasteur, estime désormais que la prière ne sert à rien. Donc, il y a des hommes d'Eglise, y compris des prêtres catholiques, qui sont sataniques. J'ai une photo de prêtres disant la messe sur le sexe d'une femme; ce qu'on appelle la messe noire. Et ça vient d'Amérique du nord. J'ai visité le premier temple de Satan à San Francisco aux Etats-Unis.

Des prêtres camerounais?

Oui, y en a eu au moins un. Le pape Jean-Paul II aurait déposé un à Nkongsamba, dit-on.

Comment il s'appelait-il?

Je ne connais pas son nom, mais il est actuellement en Suisse. C'est vrai il y a des prêtres qui sont satanistes.

Est ce qu'on peut être un chrétien et redouter la sorcellerie?

Mais oui, il y en a qui sont des chrétiens convaincus. Je leur dis qu'il ne faut pas avoir peur des sorciers. Je les défie au nom de Jésus, j'ai dit ça publiquement. Si vous venez ici [Aumonerie catholique de Melen, à Yaoundé], les mardis et les vendredis, j'ai un minimum de 200 personnes. Beaucoup ont peur.

L'Evangile de Mathieu dit: «N'ayez pas peur». La foi chrétienne est-elle une protection contre le monde de la nuit?

La confiance absolue en Jésus est une garantie contre les sorciers. Actuellement, quelques-uns de mes collaborateurs, qui travaillent dans les ministères, sont redoutés par leurs patrons: Quelques-uns on été menacés par leurs patrons parce qu'ils affichent leur attachement à Jésus.

Le commerce de l'huile d'olive, de l'eau bénite, de l'encens... prospère beaucoup de nos jours; et les prêtres n'ont jamais été autant sollicités.

N'est-ce pas là, la manifestation d'une certaineforme d’idolâtrie? La foi, le chapelet ne sont-ils pas en train de prendre la place de l'amulette?

Non, pas du tout. C'est dans la Bible. Il ne faut pas être plus catholique que le pape. Il faut relire la Bible; je l'ai montré aux pasteurs en Angleterre et aux Etats-Unis. Les mystères du chapelet, de l'eau bénite, sont dans la Bible. Il faut lire le prophète Elisée. Les mystères évoqués dans les chapelets sont aussi dans le Nouveau Testament. On peut tomber dans l'idolâtrie, mais la pire des idolâtries, c'est de se prendre soi-même pour Dieu. Or, beaucoup de ces gens qui vous disent qu'ils sont contre l'idolâtrie, s'idolâtrent eux-mêmes. C'est le cas de certains chefs d'Etat, de quelques personnes qui ont de l'argent. Jésus a dit qu'on ne peut pas servir Dieu et l'argent.

Quelle attitude adopter face au phénomène de sorcellerie?

Je dis qu'il ne faut pas avoir peur de la sorcellerie. Il faut l'étudier. Il ne faut non plus accuser tout le monde de sorcellerie. Mais, surtout, quand quelqu'un est dénoncé, il faut bien discerner. Une simple dénonciation, même infondée, entraîne des haines familiales. L'amour dans la famille et la confiance sont sacrées. La famille est l'endroit du refuge. Mais alors, quand on doit se méfier de tout le monde, de son père, de sa mère ou de son oncle, ça devient l'enfer. Quel que soit l'auteur d'un maléfice, l'essentiel est que la personne qui souffre soit délivrée.

Source: www.cameroon-info.net

publié dans : Assemblée de prière
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Mercredi 28 mars 2007

Blessurs et guérison spirituelle

Père Pierre Guilbert

Nous sommes tous des gens blessés. Depuis "l'accident grave" que constitue la naissance, arrachement violent au sein maternel, rupture du cordon ombilical, avec tout ce que cela provoque comme détresse et angoisse, jusqu'aux manques d'amour ressentis, aux humiliations subies, etc. Personne n'échappe à ces blessures originelles.

Le plus souvent, chacun en prend son parti (ou pense le prendre) et "enfouit" ces blessures au plus profond de son être, là où la conscience claire a peu d'accès. Et pour éviter de trop souffrir, il construit des défenses plus ou moins habiles, plus ou moins efficaces, qui les protègent. Ou bien il fait diversion, en canalisant ses émotions dans des directions où il échappe à ce qui le fait souffrir : ainsi certaines "générosités" excessives ou, à l'inverse, le renvoi de la responsabilité "aux autres".

Les sources des blessures

Elles sont très diverses, toujours très personnelles, mais elles peuvent nous ramener, en gros à trois sources principales :

o Les blessures affectives.

Jamais personne ne fait l'expérience d'être aimé parfaitement, totalement, sans limites. Malgré les trésors d'affection et de tendresse dont peuvent faire preuve les parents, l'enfant en est toujours, à un moment ou à un autre, sevré, ne serait-ce que pour des raisons éducatives : il faut bien résister aux désirs et aux caprices.

Mais il existe aussi les manques d'amour provoqués par la fatigue, la lassitude ou l'énervement, voire une certaine violence. "Tu m'as tuée", disait à sa fille une maman dont l'accouchement - difficile - avait altéré sa santé. La fille ne se sentait "pas le droit d'exister" ! Toutes les nuances, tous les degrés se rencontrent, et il faut bien "vivre avec".

o Les blessures narcissiques ou d'amour-propre.

Ici se rencontrent toutes les humiliations subies, toutes les comparaisons douloureusement éprouvées : "Regarde ton frère : lui, au moins !..." Ou bien, cette petite fille qui, au cours d'une fête familiale, avait été obligée de porter, alors qu'elle était
innocente, un écriteau sur la poitrine portant en grosses lettres : "Je suis une voleuse". Il y a des humiliations dont on ne guérit pas.

o Les blessures de manque.
Une grave pauvreté, la misère, et, aujourd'hui, les innombrables causes d'exclusion, provoquent des blessures qui demeurent. Ainsi cette personne, éprouvée par les restrictions alimentaires de la dernière guerre alors qu'elle était jeune, et qui ne peut supporter la perspective du jeûne. Ou bien ces enfants pauvres qui compensent une fois adultes en accumulant l'argent et les choses, sans toujours se préoccuper d'honnêteté...

Connaître et reconnaître ses blessures

Lorsqu'on est affronté à telle ou telle blessure, surtout si elle est antique, on y remédie rarement par de simples efforts volontairement décidés. Les conséquences des blessures que nous portons ont en effet ceci de particulier qu'elles échappent le plus souvent à notre volonté. Et cela explique l'inefficacité de tant de nos résolutions ou de nos efforts.

Il n'y a pas très longtemps que l'on accorde à ces diverses blessures l'importance réelle qu'elles ont pour chacun. Naguère, on en attribuait les conséquences fréquentes (difficulté de relation aux autres, agressivité et violences intérieures) à l'imperfection humaine : elles relevaient de la morale et engageaient à des efforts de conversion toujours à reprendre.

On sait aujourd'hui, particulièrement grâce aux sciences humaines, qu'il n'existe pas de prise directe sur elles, parce qu'elles ne ressortent pas à la conscience claire. Mais il reste que la psychologie des profondeurs, si elle peut révéler les blessures intimes que nous portons, ne les guérit pas. Cela ouvre un espace à la guérison spirituelle, réalité assez méconnue et qui peut poser parfois quelques questions.

Quelques indices permettent de reconnaître les difficultés dont la source se trouve dans nos blessures. Ils ne sont pas infaillibles, mais ils se vérifient assez souvent pour qu'on en reconnaisse la valeur de critère.

o Le caractère immédiat et non contrôlé de la réaction provoquée par une atteinte quelconque. On parle souvent alors de "susceptibilité". Les gens susceptibles le sont par rapport à des interventions spécifiques et non pas à toutes : ainsi l'un est susceptible devant une critique, l'autre devant une émotion, etc.

o La violence et la disproportion de la réaction qui, bien souvent, dépassent de beaucoup ce qui serait justifié et compréhensible : un mot, un geste, suffisent à déclencher une réaction violente de colère, d'agressivité, voire un dessein de vengeance qui paraît tout-à-fait justifié.

o Le repliement sur soi, l'apitoiement sur soi que l'on développe alors : la personne blessée s'enferme dans sa souffrance et en veut au monde entier qu'elle rend responsable de ses maux. Parfois, la réaction immédiate consiste aussi en sursaut d'amour-propre, en orgueil, en complaisance en soi-même, comme pour compenser l'atteinte reçue.

Tous ces signes révèlent en général qu'une blessure a été touchée et qu'elle est réactivée, si l'on peut dire. Mais on comprend facilement qu'un effort ou une résolution ne suffisent pas : on ne peut "en sortir" que par une guérison, par une cicatrisation de la blessure, ce qui ne se fait pas tout seul. C'est bien le lieu d'une guérison intérieure ou spirituelle : Dieu seul guérit.

La guérison, signe du Royaume

A Jean Baptiste qui, dans sa prison s'inquiète de savoir s'il ne s'est pas trompé en le désignant comme le Messie, Jésus répond : "Allez rapporter à Jean ce que vous entendez et voyez : les aveugles retrouvent la vue et les boiteux marchent droit, les lépreux sont purifiés et les sourds entendent, les morts ressuscitent et la Bonne Nouvelle est annoncée aux pauvres" (Mt 11, 4-5). Ce sont les signes du Royaume : Jésus "guérit toute maladie et toute infirmité dans le peuple" (Mt 4, 23).

Ce qui était vrai au temps de Jésus doit l'être encore de nos jours et les signes du Royaume doivent encore se retrouver aujourd'hui. Mais trop souvent ils sont occultés derrière le spectaculaire, l'inexplicable, l'insolite, ce qu'on appelle le "miracle". Le "miracle" se cantonne en certains lieux (Lourdes), il est l'œuvre de quelques personnages exceptionnels (curé d'Ars, Ste Thérèse, etc.).

Mais le passage insensible des "signes du Royaume" aux "miracles" signale un regrettable déplacement de la foi et surtout son transfert dans un irrationnel dont on exige qu'il donne des preuves (scientifiquement constatables) pour être reconnu (cf. le Bureau des constatations médicales à Lourdes).

On a ainsi perdu le sens et même la foi en l'existence de la guérison spirituelle. Certes, elle a été remise en honneur dans le Renouveau charismatique, mais d'une manière qui peut parfois poser question, particulièrement en raison de son caractère trop spectaculaire.

Les signes du Royaume n'ont rien de sensationnel. Ils font partie de l'expérience de beaucoup de chrétiens, malheureusement sans qu'on sache les nommer, les reconnaître et leur donner plein effet. Ils sont un peu "perdus" dans la vie quotidienne, sans le relief saisissant des "miracles".

Dans l'Evangile, Jésus conjugue son ministère et la mission de ses disciples avec trois "activités" particulières et concomitantes : Proclamer la Bonne Nouvelle du Royaume, guérir les malades et chasser les démons. La deuxième et la troisième appuyant et garantissant la première. L'expulsion des démons cache parfois une réalité différente de la "possession diabolique". Elle semble viser ce qu'on appellerait aujourd'hui des maladies nerveuses : épilepsie, "démon muet", et autres du même genre. Il est sans doute possible pour une part, d'assimiler ces expulsions de démons aux guérisons "psychosomatiques" ou psychologiques.

Thérèse Martin fut guérie par le sourire de la Vierge. A l'époque de Jésus, on aurait dit que le sourire de la Vierge avait "chassé un esprit mauvais". Plus tard, "la grâce de Noël 1886" à laquelle elle donne une importance très grande, puisqu'elle en fait le point de départ de la troisième étape de sa vie (plus importante pour elle que son entrée au Carmel), la guérit d'une grave névrose, et lui permet "d'exorciser les démons" qui la rendaient jusqu'alors si timorée et si pleureuse. Pour elle, les deux guérisons sont importantes et elles sont en vérité l'œuvre de Dieu en elle, chemin de maturation humaine indispensable, sans lequel sa marche vers la sainteté n'aurait pas pu se faire.

Vivre la guérison spirituelle

Reprenons brièvement l'expérience de Ste Thérèse de l'Enfant Jésus.

"J'étais vraiment insupportable par ma trop grande sensibilité ; ainsi, s'il m'arrivait défaire involontairement une petite peine à une personne que j'aimais, au lieu de prendre le dessus et de ne pas pleurer, ce qui augmentait ma faute au lieu de la diminuer, je pleurais comme une Madeleine et lorsque je commençais à me consoler de la chose en elle-même, je pleurais d'avoir pleuré..."

"Il fallut que le Bon Dieu fasse un petit miracle pour me faire grandir et ce miracle, il le fit au jour inoubliable de Noël ; en cette nuit lumineuse qui éclaire les délices de la Trinité sainte, Jésus, le doux petit enfant d'une heure, changea la nuit de mon âme en torrents de lumière ... En cette nuit où Il se fit faible et souffrant pour mon amour, Il me rendit forte et courageuse. Il me revêtit de ses armes et depuis cette nuit bénie, je ne fus vaincue en aucun combat, mais au contraire je marchai de victoires en victoires et commençai pour ainsi dire, "une course de géant !..."(fol. 44 v.)

"Ce fut le 25 décembre 1886 que je reçus la grâce de sortir de l'enfance, en un mot la grâce de ma complète conversion" (fol. 45 r°).

Voilà ce que nous en dit Thérèse. De qui est-elle alors guérie ? Des pleurs bien sûr, mais ils n'étaient que le symptôme extérieur et visible de maux plus profonds.

o "La grâce de sortir de l'enfance", dit-elle. Qu'est-ce à dire ? Elle ajoute en effet qu'en ce soir du 24 décembre, "Céline voulait continuer à me traiter comme un bébé". A cause de ses pleurs (et de bien d'autres choses) ses sœurs l'entretenaient dans l'enfance, la faisaient bêtifier, comme le regrette son père en cette soirée de Noël : "Enfin, heureusement que c'est la dernière année !..." "Ces paroles... me percèrent le cœur", dit Thérèse qui a les larmes aux yeux. (Elle a treize ans et demi !).

Mais Thérèse n'était plus la même, Jésus avait changé mon cœur. (...) je tirais joyeusement tous les objets, ayant l'air heureuse comme une reine (...) Céline croyait rêver !... Heureusement c'était une douce réalité, la petite Thérèse avait retrouvé la force d'âme qu'elle avait perdue à quatre ans et demi et c'était pour toujours qu'elle devait la conserver !... (fol. 45 r°).

En un instant l'ouvrage que je n'avais pu faire en dix ans, Jésus le fit se contentant de ma bonne volonté qui jamais ne me fit défaut. (fol. 45 v°)

o Elle sort donc de l'enfance et d'un terrible repliement sur soi-même. Entre quatre ans et demi et treize ans et demi, Thérèse est très égocentrée : elle vit un tranquille égoïsme. Elle ramène tout à soi (le "Je choisis tout" sur lequel on s'est trop facilement extasié le dit clairement) et toutes les personnes qui l'entourent sont à son service, sans délai, sans exception.

Enfant choyée, elle est entretenue dans l'égocentrisme et la puérilité par la sollicitude excessive et mal éclairée de son père et de ses sœurs, qui font jusqu'à ses moindres caprices et se laissent réduire en esclavage par elle. Comme beaucoup de "petites dernières", mais beaucoup plus que d'autres, elle est la "petite reine", qui soumet tout le monde à ses humeurs, qui pleure jusqu'à ce qu'elle l'obtienne et, sans s'en rendre compte, vit un véritable chantage affectif par ses pleurs et la menace de retomber malade. Le monde entier gravite autour d'elle.

Elle est enfermée dans un cocon familial où elle a reconstitué un sein maternel, chaud, douillet et toujours à sa dévotion. Aussi ne supporte-t-elle pas la vie de pensionnaire.

Venons-en à la fameuse et mystérieuse maladie, guérie par le sourire de la Vierge (13 mai 1883, dimanche de la Pentecôte).
Thérèse a perdu sa mère. Elle l'a perdue non pas une, non pas trois, mais quatre fois :

o quand elle est mise en nourrice (15 mai 1873-2 avril 1874). C'est assez pour être ineffaçable et donner aux futures "pertes" maternelles un écho excessif, voire maladif. Dès l'origine, elle est blessée, au cœur de son existence.

o la deuxième fois, 28 août 1877, mort de Mme Martin. Elle en a gardé un souvenir très vif, elle a pu voir bien des choses qu'on aurait préféré lui cacher (cf. fol 12 v°). Elle ne pleure pas beaucoup, "je ne parlais à personne des sentiments profonds que je ressentais" (ibid). Tout reste à l'intérieur, elle enfouit ses sentiments. Pas étonnant dès lors qu'elle soit si fortement introvertie.

o La troisième fois coïncide avec l'entrée de Pauline, la "seconde maman", au Carmel (2 octobre 1882 - elle a neuf ans et demi).
"Je ne comprenais pas et je disais au fond de mon cœur : "Pauline est perdue pour moi !" Il est surprenant de voir combien mon esprit se développa au sein de la souffrance ; il se développa à tel point que je ne tardai pas à tomber malade" (foi 27 r°).

Thérèse attribue sa maladie au "développement de son esprit au sein de la souffrance". Il s'agit plutôt du "cinéma intérieur" qui se développe en elle. Mais surtout, son expression est révélatrice : "Pauline est perdue pour moi", dit-elle. A la fin de cette année 1882, elle souffre de maux de tête. Vers Pâques 1883, lors d'un voyage du père, elle est accueillie par son oncle qui lui parle de sa mère et relève sa trop grande sensibilité.
"Je fus prise d'un tremblement étrange, croyant que j'avais froid, ma tante m'entoura de couvertures et de bouteilles chaudes, mais rien ne put diminuer mon agitation qui dura presque toute la nuit." (fol 27 v°)
Il s'agit concrètement d'une crise d'hystérie, qui consiste à vivre une maladie bien réelle comme une sorte de chantage face à la situation psychologique qu'on refuse inconsciemment.

"Ne trouvant aucun secours sur la terre, la pauvre petite Thérèse s'était aussi tournée vers sa Mère du Ciel, elle la priait de tout son cœur d'avoir enfin pitié d'elle... Tout à coup la sainte Vierge me parut belle, si belle que jamais je n'avais rien vu de si beau, son visage respirait une bonté et une tendresse ineffable, mais ce qui me pénétra jusqu'au fond de l'âme ce fut le "ravissant sourire de la Ste Vierge". Alors toutes les peines s'évanouirent, deux grosses larmes jaillirent de mes paupières et coulèrent silencieusement sur mes joues, mais c'était des larmes d'une joie sans mélange... " (fol 30 r°)

Dès lors, elle guérit peu à peu :
"Il n'agit pas tout d'un coup, mais doucement, suavement, il releva sa fleur et la fortifia de telle sorte que cinq ans après elle s'épanouissait sur la montagne fertile du Carmel" (fol. 30 v°)

Elle a désormais une Mère qui ne l'abandonnera plus jamais. Le sourire de la Vierge lui en donne l'assurance.

o Thérèse "perd sa mère" pour la quatrième fois lorsque Marie à son tour entre au Carmel (15 octobre 1886). Les choses se passent mieux pour elle : elle a désormais une Mère au Ciel qui ne lui manquera plus.
Le Seigneur la délivre d'un seul coup et dès lors elle accomplit "une course de géant". Elle est guérie de ses névroses et peut dès lors avancer, ce qu'elle ne pouvait pas faire auparavant !
"Le mal que je ne veux pas..." (Rm 7, 19)

L'expérience de Thérèse évoque le cri de Paul dans la lettre aux Romains.

"Je ne comprends rien à ce que je fais : ce que je veux, je ne le fais pas, mais ce que je hais, je le fais. Or si ce que je ne veux pas, je le fais, je suis d'accord avec la loi et reconnais qu'elle est bonne ; ce n'est donc pas moi qui agis ainsi, mais le péché qui habite en moi. Car je sais qu'en moi - je veux dire dans ma chair - le bien n'habite pas : vouloir le bien est à ma portée, mais non pas l'accomplir, puisque le bien que je veux, je ne le fais pas et le mal que je ne veux pas, je le fais. Or, si ce que je ne veux pas, je le fais, ce n'est pas moi qui agis, mais le péché qui habite en moi. Moi qui veux faire le bien, je constate donc cette loi : c'est le mal qui est à ma portée. Car je prends plaisir à la loi de Dieu, en tant qu'homme intérieur, mais, dans mes membres, je découvre cette autre loi qui combat contre la loi que ratifie mon intelligence ; elle fait de moi le prisonnier de la loi du péché qui est dans mes membres. Malheureux homme que je suis ! Qui me délivrera de ce corps qui appartient à la mort ? Grâce soit rendue à Dieu par Jésus-Christ, notre Seigneur !" (Rm 7, 15-25).

On croirait entendre, exprimé autrement, et ce que Thérèse n'a pas pu réaliser en dix ans, et notre propre expérience : nos vains efforts, nos résolutions sans lendemains, voire notre découragement. Paul pourrait bien parler de ce que nous expérimentons dans ces blessures psychologiques qui bloquent notre avancée spirituelle. Dans les deux cas il s'agit bien d'une entrave qu'il nous est impossible de maîtriser. Nous n'avons d'autre solution que d'attendre du Christ d'en être délivrés.

Quelle culpabilité ?

Dans ces conditions, où était mon péché si j'étais dominé par des forces que je ne pouvais maîtriser ? La question n'est pas simple et demande un discernement assez pointu dans l'analyse de ce qui se vit alors. Le péché suppose un minimum d'engagement de ma liberté ou de ma décision. Face à des blocages dont je ne suis pas directement responsable, où est donc ma culpabilité ?

Ces facteurs psychologiques n'empêchent pas pour autant ma propre complicité dans le mal. Certes ma décision n'est pas à l'origine du mal. Mais j'en suis complice et jamais tout-à-fait inconscient. C'est bien moi qui dis oui à ce mal qui habite "en mes membres".

Veux-tu être sauvé ?

Il est un autre aspect qu'il faut évoquer et qui marque à son tour la perversité du péché en moi. Pour le décrire un peu, je fais appel au curieux texte johannique de la guérison du paralytique de la piscine de Bethzatha :

"Il y avait là un homme infirme depuis trente-huit ans. Jésus le vit couché et, apprenant qu'il était dans cet état depuis longtemps déjà, lui dit : "Veux-tu guérir ?" L'infirme lui répondit : "Seigneur, je n'ai personne pour me plonger dans la piscine au moment où l'eau commence à s'agiter ; et, le temps d'y aller, un autre descend avant moi." Jésus lui dit : "Lève-toi, prends ton grabat et marche." Aussitôt l'homme fut guéri ; il prit son grabat, il marchait. (...) Plus tard, Jésus le retrouve dans le temple et lui dit : "Te voilà bien portant : ne pèche plus, de peur qu'il ne t'arrive pire encore !" (Jn 5, 5-9.14)

Jésus demande à l'homme : "Veux-tu guérir ?" La question n'est pas aussi naturelle qu'il y paraît : l'homme pouvait-il ne pas vouloir sa guérison ? La réponse du malade est elle aussi insolite. Il ne répond ni oui ni non à la question posée, mais il entre dans des explications embarrassées. Veut-il vraiment guérir ? Sans doute "voudrait-il bien". Il ne veut pas vraiment. S'il voulait vraiment, il aurait spontanément répondu "oui" à la question de Jésus. Il préfère tergiverser.

Et la question nous est relancée : "Veux-tu guérir ?" - "Seigneur, je n'ai personne..." Mais là n'est pas la question. "Veux-tu guérir, oui ou non ?" - "Eh bien !... C'est-à-dire... Je voudrais bien si..." Autant d'alibis où nous nous égarons. Ce n'est pas parce qu'on est malade qu'on veut nécessairement être guéri (alors même que peut-être on le crie très fort !). Ce n'est pas parce qu'on a pris conscience de son péché qu'on veut nécessairement en sortir, malgré ce qu'on en dit ("J'ai un très grand regret et je prends la ferme résolution... ").

Nous touchons là du doigt, semble-t-il, nos complicités souvent inconscientes avec la maladie, avec les blessures qui nous ont marqués, voire avec notre péché lui-même. Suis-je tellement sûr de vouloir en être guéri ? J'ai trouvé un équilibre précaire, ou bien j'ai échafaudé un système de défenses derrière lesquelles je vis retranché, mais qui me protège. Il m'est devenu familier et j'entretiens avec mon mal des complicités inconscientes ou délibérées : j'ai peur d'affronter la guérison et je redoute les aléas d'une situation nouvelle.

Mes blessures et mes angoisses mêmes m'étaient devenues familières. Je les préfère à l'inconnu... Je ne désire pas vraiment être guéri. C'est là une des raisons pour lesquelles tant de "guérisons spirituelles" ne se font pas ou ne durent pas.

Les chemins d'une guérison spirituelle

Il n'existe pas un chemin de guérison spirituelle, mais autant de chemins que de personnes, de blessures ou de cuirasses. A chacun de frayer le sien. Mais il demeure certains "points fixes" ou certains "passages obligés" que je voudrais recenser maintenant. Je ne prétends pas le moins du monde présenter une recette, encore moins une assurance de guérison facile, du genre "satisfait ou remboursé". Ce serait reproduire l'erreur de Simon le Magicien qui pensait se procurer le pouvoir divin.

Jésus n'est pas un guérisseur, auquel il suffirait de recourir pour être guéri, fût-ce au prix de quelque concession morale ou religieuse. Jésus est avant tout le Sauveur. D vient pour sauver et la guérison est le signe tangible du salut qui nous est offert. Et si Jésus nous sauve ou nous guérit, ce n'est pas seulement pour que nous soyons en bonne santé et délivrés de la souffrance, mais pour que nous accueillions la sainteté et que nous vivions de sa vie. Cela implique que nous quittions le péché. La guérison est au service de la conversion et non pas le contraire.

Ce que je dirai constituera surtout une liste de conditions en dehors desquelles, il est peu probable qu'une guérison spirituelle puisse survenir (sauf cependant la liberté de Dieu qui n'a pas besoin de nos permissions).

1 - Il faut accepter de reconnaître que l'on est malade ou blessé (ce qui n'est pas aussi facile qu'on pourrait le croire : bien des refus ou des aveuglements consentis se rencontrent là). Il faut aussi vouloir guérir : j'en ai longuement parlé et je n'y reviens pas.

2 - Il importe donc que je demande humblement au Seigneur de m'éclairer sur ce mal qui est en moi, sur les blessures qui ont marqué ma vie. Une telle démarche ne peut se faire dans une simple introspection, ni dans une réflexion intellectuelle, en dévorant les traités de psychologie (même si une certaine connaissance de ce type peut aussi être utile). Elle ne peut se faire que dans la prière, en repassant les événements conscients ou non qui m'ont blessé (s'ils ne sont pas ou plus conscients, la lumière de Dieu me les rendra présents) la main dans la main avec le Seigneur qui aime, qui guérit, qui sauve. J'insiste sur ce point : il ne faudrait pas s'aventurer seul sur un pareil chemin, qui peut être très douloureux et parfois très déstabilisant si je le poursuis seul.

Il va de soi que ce chemin sera plus facile si je suis spirituellement accompagné. Il faut choisir un accompagnateur compétent et, au moins un peu au courant de la question. Il pourra m'aider à voir clair, car chacun est toujours mauvais juge dans son propre cas, et à éviter les illusions ou les fausses lumières. Accepter l'accompagnement est un acte salutaire d'humilité et de foi en l'aide fraternelle, en un mot : la remise de soi à l'Eglise.

3 - Sans la foi en l'amour de Dieu qui sauve et qui guérit, il n'y a pas de guérison possible. La guérison spirituelle n'est pas, comme pour les miracles de Lourdes, une loterie où les gagnants sont forts peu nombreux. "Seigneur, si tu veux, tu peux me purifier", disait le lépreux à Jésus, qui lui répond, du tac au tac : "Je le veux, sois purifié !" (Mc 1, 40-42). La foi est ici dans la ligne de la Providence divine qui répond à notre attente : "Demandez, on vous donnera ; cherchez, vous trouverez ; frappez, on vous ouvrira. En effet, quiconque demande reçoit ; qui cherche trouve et à qui frappe on ouvrira" (Lc 11, 9-10).

4 - Le mot du lépreux a une grande importance : "Si tu veux". Certes, Dieu veut notre guérison et notre bonheur, mais ce mot "Si tu veux" signifie que je n'exige pas : je demande à mon Père, en confiance. Et de plus, sais-je si c'est vraiment là où je le pense que j'ai besoin d'être guéri ? Je peux, en toute bonne foi, me faire illusion, alors que mon vrai mal est ailleurs.

5 - Je dois savoir que si je ne supporte pas la remise en cause de moi-même, celle qui vient des autres et de leurs remarques, et aussi celles qui vient de moi et du Seigneur en moi, j'aurai peu de chance de parvenir à la guérison, car j'aurai beaucoup de mal à la désirer vraiment (et pas seulement verbalement).

6 - Dans la découverte des racines de mes blessures sous la lumière de Dieu, je me trouverai inévitablement affronté à des souffrances ou à des blessures reçues d'autres personnes (souvent très proches : père, mère, membres de la famille proche, amis, etc.).

En moi, ce qu'on appelle le "sur-moi", qui est fait des principes dont je vis, de ce que j'ai ou non le droit de penser (par exemple, je n'ai pas le droit de penser que ma mère ne m'aimait pas !) s'opposera parfois violemment à l'accueil de ces révélations : je peux m'apparaître alors à moi-même comme un ingrat, voire comme un indigne accusateur, ce qui me poussera à enfouir ces sentiments. Il faut absolument que j'accueille ces lumières et que je les reconnaisse, en laissant au besoin (pour un temps) s'exprimer mes vrais sentiments, qui peuvent se révéler parfois comme une véritable haine. Le nier ou le rejeter ne servirait à rien : il est fondamental de le reconnaître, de l'accepter comme étant mon sentiment réel, même si cela me paraît affreux : c'est la seule manière pour en être délivré. Car s'il existe en moi de la haine inconsciente pour telle personne, l'enfouir ne m'en guérira pas, mais seulement de la faire venir au jour pour l'assumer et la dépasser.

7 - Ici s'ouvre pour moi un nécessaire chemin de pardon sur lequel il me faudra avancer peu à peu, mais résolument. Sans pardon désiré et peu à peu offert, il n'y a pas de vraie guérison.

8 - Enfin, il me faudra aussi entreprendre un chemin de conversion permanente. Il y a eu en moi, sans aucun doute, des complicités avec ce mal, ces souffrances, ces blessures et aussi avec les réactions de violence, d'agressivité, de vengeance, et il me faut me convertir.
Je crois qu'aucune guérison spirituelle ne dure - même si on l'a vraiment reçue -sans ce double chemin de pardon et de conversion du cœur.

Pierre Guilbert

par lumpungu publié dans : Assemblée de prière
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