Discernement des Songes et des Visions

Publié le par St Bernard

A) Des visions et des apparitions. Que la connaissance en est très difficile. Quelques remarques sur ce sujet. Qu'il y a de trois genres de visions et d'apparitions. Ce que c'est que les corporelles et les imaginaires.

    I. Les doctes et les ignorants comprennent facilement ce qu'on doit entendre par le nom de vision et d'apparition. Mais il est très difficile d'expliquer comment elles arrivent, et comment se font les révélations des choses cachées et futures. Cette difficulté a fait peine non-seulement aux savants du siècle, mais aussi aux plus éclairés et aux plus saints docteurs de l'Église. Saint Augustin, que je préfère à tous les autres, répondant à la prière que l'évêque Evode lui avait faite par une lettre, de l'éclaircir sur ce sujet, dit qu'il est très obscur, et qu'il demande une très exacte recherche. Que celui, dit-il (Epist. 100.), qui sait par quelle puissance les visions et les prédictions de l'avenir arrivent en l'âme lorsqu'elle en est occupée, s'efforce d'expliquer comment elles se font. Car nous voyons que l'esprit reçoit une infinité d'images des choses visibles et qui appartiennent aux sens du corps. Il n'importe point d'expliquer avec quel ordre ou quelle confusion elles arrivent ; mais il faut
seulement que celui qui peut expliquer par quelle vertu et par quel moyen se répandent dans l'esprit ces images qu'il est manifeste que l'on reçoit tous les jours et continuellement, ose aussi présumer de décider quelque chose de ces visions qui sont si rares. Pour moi, j'ose d'autant moins l'entreprendre, que je suis moins capable d'expliquer même comment arrive ce que j'éprouve continuellement soit en veillant soit en dormant.

    Ensuite ce Père rapporte la vision d'un nommé Gennade, et il dit : Encore que je ne puisse pas expliquer comment se font ces choses sans le corps, quoiqu'elles soient comme corporelles, je souhaiterais néanmoins, comme je sais qu'elles ne se font point par un corps, de savoir aussi bien comment on peut discerner ce que l'on voit quelquefois par l'esprit, et que l'on pense voir des yeux du corps, et comment on doit distinguer ces visions dont on se moque souvent par erreur ou par impiété, lorsqu'on en rapporte de semblables à celles qui sont arrivées à des Saints. Voilà ce que dit saint Augustin dans son épître centième. Et voici comme il parle encore du même sujet dans l'épître suivante, en expliquant ces paroles du prophète Zacharie (Zac. I. 9.) : L'Ange qui parlait en moi, me dit (Epist. 101.) : Il ne faut pas croire qu'une voix sensible ait extérieurement frappé les oreilles du Prophète dans le moment qu'il dit que l'esprit parle en lui, et non pas à lui. Il est besoin de savoir si cette voix formée par l'esprit était semblable aux voix sensibles comme nous en formons en nous-mêmes, lorsque nous repassons par notre mémoire, même souvent en chantant, ce que nous savons, quoiqu'elle fût formée par un Ange.

    Et ce Père dit un peu après : Ces choses sont admirables, parce que la raison en est trop cachée pour qu'elles puissent être aperçues, ou expliquées à un homme par un autre homme. On ne trouve point d'homme qui ait assez de lumière pour pouvoir juger ou discerner ces choses, s'il n'est éclairé d'en haut par celui à qui il appartient de révéler aux humbles les mystères de sa sagesse. Il faut joindre à cela, dit encore ce saint Docteur (Epist. 102.), que ce sont des visions qui paraissent à l'esprit comme aux sens du corps non-seulement des hommes qui dorment ou qui sont en frénésie, mais aussi de ceux qui veillent et qui sont dans leur bon sens ; que ces visions arrivent non par l'illusion des démons, mais par une révélation spirituelle qui se fait par des formes incorporelles semblables à des corps, et qui ne se peuvent tout à fait discerner si Dieu ne les révèle pleinement, et si l'on ne les sait discerner par l'esprit : ce qui ne se fait quelquefois qu'à peine, même dans le temps qu'elles arrivent, et qui souvent ne se fait qu'après qu'elles sont passées. Voilà comme saint Augustin écrit de ce sujet à l'évêque Evode (L. 12. de Gen. ad lit. et de cura pro mort.). Et parlant encore ailleurs avec plus d'étendue des difficultés qui s'y rencontrent, il nous enseigne à discerner ce qui est certain de ce qui est incertain, et à parler sans témérité d'une chose qui est très profonde et très obscure.

    II. Il faut premièrement observer qu'encore qu'on ait accoutumé de prendre pour une même chose la vision et l'apparition, il y a pourtant quelque distinction entre l'une et l'autre. Car l'apparition est lorsqu'il se présente quelqu'un à nos yeux sans que l'on sache qui c'est ; et quand on sait qui c'est, cela s'appelle une vision.

    En second lieu il faut éviter deux extrémités : l'une, de ceux qui sans choix et sans examen donnent créance a toutes les visions qu'ils entendent rapporter ou qu'ils lisent, soit de quelques femmes, soit de quelques gens de peu d'esprit, soit de quelques imposteurs. Et le Sage condamne cette crédulité en ces termes (Eccli. 19. 4.) : Celui qui est trop prompt à croire, a l'esprit léger. L'autre extrémité qu'il faut éviter, est de ceux qui, mesurant les choses divines aux choses humaines, osent donner des bornes si étroites à la puissance de Dieu, quoiqu'elle soit infinie, qu'ils nient qu'il puisse faire une chose quand ils ne la peuvent comprendre. Ces personnes, dit saint Augustin (Ser. 147. de tempore. c. 1.), n'ont point d'autre règle de leur créance que ceux qu'ils ont accoutumé de voir. Si quelqu'un assure qu'il a vu un esprit ou un spectre, ils disent qu'il a rêvé, et le renvoient aux médecins comme s'il avait perdu l'esprit. J'avoue qu'il se faut conduire avec précaution et lentement, quand il s'agit d'approuver des apparitions, vu qu'il y a, et qu'il y a eu dans les siècles passés plusieurs faux prophètes, inventeurs de visions et de révélations. Mais on ne doit pas condamner celles qui sont vraies à cause de quelques-unes qui sont fausses ; car ce serait comme si l'on disait qu'il n'y a point de véritables diamants à cause qu'il y en a plusieurs de contrefaits, ou que le vin n'enivre personne, à cause qu'il n'enivre pas tous ceux qui en boivent. L'ancien et le nouveau Testament sont pleins de visions et de révélations. Les histoires saintes et profanes en contiennent un grand nombre. On en voit plusieurs dans les ouvrages des SS. Pères, dont nulle personne sage et pieuse ne saurait rejeter le témoignage. Puisqu'il est donc certain et indubitable que plusieurs visions et apparitions sont arrivées dans les siècles passés, et qu'il en arrive encore dans celui-ci, soit de Dieu même, soit des anges ou des démons, soit des âmes ou qui règnent dans le ciel, ou qui sont dans le purgatoire, ou qui souffrent dans les enfers, il faut examiner en troisième lieu combien il y a de ces sortes d'apparitions ou de visions.

    Voici ce que Richard de Saint-Victor en enseigne au commencement de son commentaire sur l'Apocalypse. Il y a, dit-il (L. 1. c. 1), quatre sortes de visions, savoir deux intérieures et deux extérieures ; deux corporelles et deux spirituelles. La première vision corporelle est quand on regarde les choses extérieures et visibles, le ciel, la terre, les figures, les couleurs ; mais cette vision est la moindre. Elle ne comprend point les grandes choses, étant bornée à ce qui est matériel. Elle ne discerne point les petites, parce qu'elle n'a pas assez de vivacité. Elle n'atteint point à celles qui sont éloignées, parce qu'elle n'en a pas la force. Elle ne pénètre point celles qui sont cachées, parce qu'elle n'en a pas la capacité. Enfin elle n'a rien de mystique ni de spirituel, et ne passe point les limites des sens corporels.

    La seconde vision corporelle est quand l'image sensible se présente au dehors à la vue, et qu'elle contient au dedans la signification de quelque grande vertus mystique, telle que fut la vision de Moïse, lorsqu'il vit paraître dans un buisson un feu qui était un signe mystérieux.

    La troisième sorte de vision n'arrive pas dans les yeux du corps, mais dans les yeux de l'esprit et du coeur ; quand l'âme éclairée par le Saint-Esprit est conduite à la connaissance des choses invisibles par la ressemblance et l'image des choses visibles comme par des figures et des signes qui se présentent à elle.

    La quatrième est lorsque l'esprit de l'homme étant touché subtilement et doucement par une inspiration intérieure, est élevé à la contemplation des choses célestes d'une manière spirituelle et sans l'entremise d'aucunes qualités visibles.

    La première vision est naturelle et nous est commune avec les bêtes. La seconde est plus relevée et plus excellente, puisque, outre les images qu'elle présente à nos sens, elle désigne un mystère caché. La troisième se fait dans l'imagination, et la quatrième dans l'entendement.

    Saint Bonaventure établit aussi quatre sortes de visions. Quelques-unes, dit-il (De profectu Relig. 1. 2. c. 75.1), se peuvent appeler corporels, puisqu'elles arrivent corporellement pendant qu'on veille, comme Moïse vit le Seigneur dans le buisson ardent (Exod. 3. 2.) et comme les Pères de l'ancien Testament ont souvent reçu les Anges visiblement. On peut rapporter à cette vision l'opération de tous les sens, comme de l'ouïe, du goût, de l'odorat, du toucher, à cause que la vue se prend pour tous les autres sens. C'est de cette sorte de vision qu'on doit entendre ces paroles de l'Exode : Ils voyaient des voix et des lampes, et le son d'une trompette (Exod. 20. 18.) ; car ils ne pouvaient recevoir ces voix et ce son de trompette par la vue, mais seulement par l'ouïe.

    Il y a d'autres visions imaginaires qui paraissent non corporellement, mais imaginairement à ceux qui veillent, comme ont été les visions d'Ezéchiel, de Daniel, et d'autres Saints dans l'ancien et le nouveau Testament. Il y a encore une autre espèce de visions imaginaires qui arrivent à ceux qui dorment, comme à Jacob la vision de d'échelle sur laquelle Dieu était appuyé, et comme à Pharaon et à Nabuchodonosor les songes que présageaient l'avenir. Il y a une autre vision intellectuelle par laquelle la lumière pure de la vérité éclairs l'œil de l'âme, en lui faisant contempler en elle-même cette vérité, ou lui faisant entendre par une vision imaginaire une vérité que cette vision signifie. Ainsi saint Paul ravi dans le ciel et regardant purement la splendeur de la vérité même entendit des paroles ineffables (2. Cor. 12. 4.). Ainsi l'on croit que S. Jean l'évangéliste entendit purement la vérité de toutes les choses qu'il nous a proposées dans l'Apocalypse sous le voile des figures, quoiqu'il ne les décrive que sous ces figures matérielles.

    Saint Bonaventure remarque que les trois premières sortes de visions sont communes aux bons et aux méchants, et ne rendent ni saints ni meilleurs ceux à qui elles arrivent, comme on le voit dans l'exemple de Balaam, de Pharaon, et d'autres hommes impies. Ces visions au contraire ont été nuisibles à plusieurs qui en étant devenus superbes, en ont abusé à leur propre dommage et au dommage des autres. Elles ont même ouvert à quelques-uns le chemin de la folie, des illusions et de leur perte.

    Ce saint Docteur observe ensuite que les visions imaginaires et leurs figures corporelles sont véritables non selon leur existence, mais selon leur signification spirituelle et mystique. Car il n'est pas vrai qu'il y ait eu véritablement dans le ciel des bœufs, des lions, des aigles, et les autres animaux que saint Jean écrit avoir vus. Mais les vertus et les mystères qui ont été désignés par ces figures, n'ont rien que de véritable.

    III. Saint Augustin (L. 12. de Gen. ad lit.) a dit dans un livre entier beaucoup de choses sur cette matière que je rapporterai ici en abrégé, sans rien omettre de ce qui peut en instruire. Il dit qu'il y a trois sortes de visions, la corporelle, la spirituelle et l'intellectuelle, desquelles on rencontre l'exemple dans ce précepte : Vous aimerez le prochain comme vous-même (Mat. 22. 39.) : car on voit corporellement les lettres avec lesquelles ces paroles sont écrites ; on pense spirituellement au prochain par l'imagination ; et l'on voit intellectuellement l'amour et la charité. On peut aussi avoir dans la pensée d'une manière spirituelle les lettres qu'on n'a pas devant les yeux, et voir le prochain d'une manière corporelle. Mais quant à la charité on ne la saurait voir des yeux du corps, et l'esprit n'en saurait former la pensée par aucune image que l'imagination et les sens lui aient fournie, et l'on ne la saurait concevoir que par le seul entendement.

    Il est certain qu'il y a quelque rapport entre ces visions ; car la corporelle se rapporte à la spirituelle, et la spirituelle à l'intellectuelle ; ce qui paraît évidemment dans la vision qu'eut le roi Balthasar d'une main qui écrivait contre la muraille ; puisque l'image corporelle fit son impression dans l'esprit et demeura dans la pensée de ce roi, et qu'il la voyait en esprit, mais qu'il n'en avait pas encore l'intelligence, quoiqu'il sut qu'elle était un signe de quelque chose. Daniel l'étant venu trouver lui découvrit par la lumière dont son âme était éclairée, ce que ce signe présageait. Ce prophète entendit la vision par son esprit plutôt que le roi qui n'avait vu le signe que d'une manière corporelle, et qui le considérait par sa pensée sans y pouvoir rien comprendre par son esprit, sinon que c'était un signe : ce qui l'obligea d'en demander la signification au Prophète.

    Puis donc que nous voyons de nos yeux des choses qui sont présentes, et par notre imagination celles qui sont absentes, nous discernons facilement les unes des autres en veillant, et nous ne doutons point que les unes ne soient des corps, et les autres des images des corps. Mais lorsque par une trop grande attention, ou par quelque maladie, ou par l'impression soit d'un bon, soit d'un mauvais esprit, les images des choses corporelles sont représentées dans l'esprit de même que si on les voyait des yeux du corps, nous ne pouvons discerner celles qui se présentent à notre vue de celles que nous n'avons que dans l'imagination. Car souvent on entend ceux qui sont dans la frénésie ou dans une fièvre chaude parler avec ceux qui sont véritablement présents, et avec ceux qui sont absents comme s'ils voyaient également les uns et les autres.

    Quant à l'extase en laquelle l'âme est entièrement séparée des sens, ni on ne voit les objets présents, ni on n'entend aucune voix. Mais toute la vue de l'esprit est bornée aux images des choses sensibles quand la vision est imaginaire, ou aux choses incorporelles, qui ne sont figurées par aucune image de rien qui soit corporel, quand la vision est intellectuelle. Les choses que l'on voit dans la vision imaginaire, si elles ne signifient rien, ne sont produites que par l'imagination : mais si elles signifient quelque chose, cela n'arrive pas par une puissance de deviner qui soit en l'âme, mais par un don de Dieu, ou par l'impression soit d'un bon Ange, soit d'un mauvais Ange. Il y a néanmoins cette différence, que le mauvais Ange trompe souvent par des mensonges et des prestiges ceux dans lesquels il produit ces visions, au lieu qu'un bon Ange ne fait jamais voir à l'esprit de l'homme des images de quelques choses, qu'elles ne signifient quelque vérité.

    Toutes les visions se passent dans l'âme ; mais elles ont entre elles un ordre. La spirituelle est d'un ordre supérieur à la corporelle, laquelle ne saurait arriver que l'autre n'arrive en même temps ; puisque dans le même moment que les sens du corps atteignent à quelque objet, il arrive dans l'âme quelque chose de pareil qui n'est pas pourtant la même chose, mais seulement une ressemblance. Cela cependant ne se discerne point, sinon lorsque l'objet corporel est absent, et qu'on ne trouve plus que dans l'esprit ce que l'on voyait des yeux du corps.

    La vision spirituelle peut arriver sans la corporelle, lorsque la ressemblance des choses corporelles qui sont absentes est présente à l'esprit, et que l'on se figure librement de ces sortes de ressemblances, ou qu'elles se présentent sans qu'on les cherche. Mais ces visions, pour être discernées, ont besoin de celle que nous appelons intellectuelle : et celle-ci n'a point besoin des autres, et peut arriver sans elles, et est la plus noble et la plus excellente de toutes. Il n'y peut arriver aucune fausseté ni aucune tromperie, au lieu que les autres sont sujettes aux erreurs et aux illusions. Voilà sommairement et en substance la doctrine de saint Augustin sur cette matière. Et saint Thomas le suit en cela comme il fait ordinairement (2. 2. q. 174. art. 1. et q. 175. art. 3.) ; car il enseigne que les visions sont distinguées par les trois puissances que nous avons de connaître, qui sont les sens, l'imagination, et l'entendement. Et parlant du ravissement de saint Paul, il veut qu'on entende par le troisième ciel cette vision surnaturelle selon ces trois puissances ; en sorte qu'on donne le nom de premier ciel à la vision corporelle qui se fait par les sens, comme celle qui arriva au roi Balthasar de la main qui écrivait contre la muraille ; et le nom de second ciel à la vision imaginaire, comme celles qui sont arrivées au prophète Isaïe et à l'évangéliste saint Jean ; et le nom de troisième ciel à la vision intellectuelle.

    IV. Je crois qu'il est assez constant par ce que nous venons de dire, que l'on a des visions et des apparitions des choses qui se font connaître à nos sens ou à notre entendement. Et il est clair que cela arrive en deux manières, ou naturellement par les objets dont on reçoit une connaissance qui est naturelle, ou surnaturellement quand les choses, dont la connaissance excède nos forces naturelles, se manifestent à nous. C'est de cette vision ou apparition que nous parlons ici, dont nous avons établi trois espèces, savoir la corporelle, l'imaginaire, et l'intellectuelle. Le nom de corporelle est attribué à celle qui arrive tant par la vue que par les autres sens ; parce que ce nom de vision qui a été premièrement employé pour signifier les actes de la vue, a été étendu aux fonctions de tous les antres sens, à cause que la fonction de celui-là est la plus certaine et la plus noble. Il n'y a proprement, dit saint Augustin (L. 10. cons. c. 35.), que les yeux qui voient. Nous ne laissons pas néanmoins d'user de ce terme à l'égard des autres sens, lorsque nous les appliquons à ce qui concerne la connaissance. Car nous disons non seulement : Voyez quelle est cette clarté, ce qui n'appartient qu'à ta vue ; mais nous disons aussi : Voyez quel est ce son, voyez quelle est cette odeur, voyez quelle est cette saveur, voyez quelle est cette dureté. Or cette vision ou apparition se fait par des signes extérieurs, ou par des images et des espèces desquelles Dieu se sert en éclairant l'esprit de celui qui voit pour lui faire entendre ce qui est représenté par ces espèces, soit qu'elles soient des voix que l'on entende sans voir personne qui parle, ou que l'on entende en même temps que la forme d'une personne se présente à la vue. Quelquefois aussi il y a des personnes qui sentent dans des apparitions célestes et même en recevant l'eucharistie une odeur et une saveur qui surpassent tout ce qu'on peut s'imaginer de plus doux et de plus exquis dans les odeurs et les viandes ; Dieu les excitant par ces signes sensibles à l'aimer de plus en plus, et à se représenter, par le rapport que ces satisfactions qu'elles ressentent, ont aux satisfactions intérieures et spirituelles, combien il y a de douceur à le servir. Et il les oblige en les traitant ainsi, à s'établir soigneusement dans l'humilité, en se reconnaissant du nombre de ceux à qui ces consolations sensibles sont nécessaires, comme à des enfants qui ne sont pas encore capables d'une nourriture plus solide. Il faut néanmoins à cet égard se méfier des tromperies et des illusions auxquelles ces consolations sont sujettes. Sur quoi nous avons fait ci-dessus quelques observations, en traitant de la manière avec laquelle Dieu et les Anges nous parlent (Ch. 8. et 10.) : et nous en dirons davantage lorsque nous traiterons exprès des moyens de discerner en ces occasions le vrai du faux.

    V. La vision imaginaire que saint Augustin appelle spirituelle, arrive par les figures et les images empreintes dans l'imagination, qui sont disposées de telle sorte par l'opération de Dieu ou d'un Ange, qu'elles représentent clairement l'objet proposé, une lumière surnaturelle étant répandue dans l'esprit pour faire entendre ce que ces images signifient. Ces visions arrivent aussi par de nouvelles espèces qu'on n'avait jamais vues auparavant, et qui sont envoyées de Dieu ou d'un Ange. Elles s'attachent si fortement aux puissances, qu'on n'a pas la liberté de s'en détacher ni de s'en détourner. Et si c'est une personne qui apparaisse, l'imagination en est tellement frappée, qu'il semble que l'on la regarde des yeux du corps, et que l'on entende sa voix. Ce fut ainsi que Dieu apparut à Daniel en forme humaine. Je regardais, dit-il (Dan. 7. 9. et 10.), jusqu'à ce que les trônes furent posés et que l'ancien des jours fut assis. Son vêtement était blanc comme la neige, et ses cheveux étaient comme de la laine fort nette. Son trône était de flammes de feu, avec des roues d'un feu très ardent. Il sortait de sa bouche un fleuve rapide de feu. Il avait mille milliers de ministres, et il en avait autour de lui dix fois mille cent mille.

    Il est constant que Dieu fit voir toutes ces choses à l'imagination du Prophète, afin que l'apparition fut convenable à la condition naturelle de l'homme dont le propre est d'être remué et attiré par les objets sensibles. Sainte Thérèse (En sa vie, ch. 28.) s'étend à décrire cette sorte de vision selon la profonde connaissance qu'elle en avait par sa propre expérience, lorsqu'elle dit que Notre-Seigneur lui montra ses mains et son visage, et qu'il lui était apparu en la même forme qu'on le peint sortant glorieusement du tombeau par sa résurrection. Et encore que Notre-Seigneur s'accommodât en cette vision à sa faiblesse naturelle, ainsi qu'elle le témoigne, elle avait néanmoins besoin d'être secourue d'une grande force pour porter cette vision. Car les corps glorieux ont une beauté si grande, et sont environnée de tant d'éclat, qu'ils ravissent hors d'eux-mêmes ceux qui les voient, et les rendent comme des personnes qui auraient perdu l'esprit. Ces visions causèrent à cette Sainte de la consternation, et lui firent craindre les illusions de Satan ; mais un peu après les frayeurs qu'elle en eut, la grâce de Dieu la mit tout à fait en assurance. Quand, dit-elle, je m'efforcerais durant plusieurs années de me figurer une si extrême beauté, il me serait absolument impossible ; parce que cela surpasse toute imagination et foute pensée. Le seul éclat de Notre Seigneur lorsqu'il se découvre à quelqu'un, ne se peut expliquer ni concevoir. Ce n'est point un éclat qui éblouisse. C'est une blancheur et une splendeur extrêmement douce qui réjouit extraordinairement la vue sans la lasser. Cette Sainte parle magnifiquement de cette splendeur, assurant qu'elle est si différente de toute la lumière que l'on voit sur la terre, que la clarté du soleil en comparaison paraît si obscure que l'on ne daignerait pas ouvrir les yeux pour la regarder. Cette lumière, dit-elle, est comme un jour sans nuit que rien ne serait capable d'obscurcir ; et il n'y a point d'esprit, quelque pénétrant qu'il soit, qui puisse s'imaginer dans tout le cours de sa vie quelle est cette lumière ; Dieu la fait voir si promptement, que s'il n'était besoin pour l'apercevoir que d'ouvrir seulement les yeux, on n'en aurait pas le loisir. Nulle distraction ne la saurait empêcher ; nulle puissance n'y résiste ; nulle diligence et nul soin ne sauraient aussi la faire obtenir.

    Cette Sainte confesse qu'elle ne sait point comment Notre-Seigneur se fait voir dans ces sortes de visions. Car d'une part il lui semblait qu'il était présent lui-même ; et de l'autre, que c'était seulement son image. Mais elle dit que cette image n'était pas comme les portraits que l'on fait des hommes, et qu'il y avait autant de différence entre cette image-là, et celles que l'on fait par art, qu'entre une personne vivante et sa peinture. Elle dit que si ce qu'elle voyait, n'était qu'une image, au moins elle était véritablement vivante et qu'elle paraissait quelquefois avec tant de majesté, qu'on ne pouvait douter que ce ne fût Jésus-Christ.

    Traitant encore ailleurs de cette vision, elle dit que Notre-Seigneur lui avait apparu en la même forme qu'il a été vu parmi les hommes, et qu'encore que cette vision passât aussi soudainement qu'un éclair, cette image demeurait néanmoins si empreinte dans son imagination qu'elle n'en pouvait être effacée. Or, dit elle (Au chât. de l'âme, dem. 6. c. 9.), quoique j'use du nom d'image, cela ne se doit pas entendre comme un tableau que l'on présenterait à nos yeux ; mais c'est une chose véritablement vivante, et qui quelquefois parle à l'âme et lui montre de grands secrets. Et lorsque Notre-Seigneur fait cette grâce à l'âme, elle tombe presque toujours dans le ravissement, sa bassesse ne pouvant soutenir l'éclat d'un tel objet, tant elle est épouvantée de ses ineffables perfections. Je dis épouvantée, parce qu'encore que cette humanité de Jésus-Christ ait une si merveilleuse beauté, et qu'elle donne un plaisir et une joie qui surpasse tout ce que pourrait s'en imaginer une personne quand elle vivrait mille ans, et qu'elle y penserait toujours, a cause qu'elle est au-delà de toute imagination et de toute pensée ; sa présence néanmoins est accompagnée d'une si grande majesté, et remplit l'âme d'un si grand étonnement qu'aussitôt elle fait connaître qui est celui que l'on voit. Et la sagesse divine éloigne de l'âme toute ignorance ; en sorte que quoique diverses personnes puissent dire au contraire, l'âme néanmoins demeure assurée que c'est une grâce qui vient de Dieu, et ne craint d'y être trompée par aucune illusion.

    Voilà comme parle sainte Thérèse, à laquelle est entièrement conforme le bienheureux Jean de la Croix, qui s'était si fidèlement uni avec elle dans la réformation de son ordre. Il faut savoir, dit-il (Asc. Montis Carm. 1. 2. c. l6.), que comme les cinq sens du corps représentent à l'imagination les images de leurs objets, ces images peuvent aussi, sans l'entremise de ces sens, être surnaturellement représentées plus vivement et plus parfaitement, afin qu'on le voit en divers endroits de l'Écriture sainte, comme, par exemple, lorsque Dieu manifesta sa gloire parmi les Séraphins qui cachaient leurs visages et leurs pieds de leurs ailes, et lorsqu'il montra une branche d'amandier au prophète Jérémie, et lorsque Daniel eut diverses visions. Et cet auteur enseigne que dans ces visions l'âme ne fait qu'en recevoir l'intelligence et la douceur sans la pouvoir empêcher, non plus qu'un verre fort net et présenté au soleil ne saurait empêcher que sa clarté ne le pénètre. Il enseigne aussi de quelle manière et par quel ordre Dieu prépare un homme à passer des choses sensibles aux spirituelles, c'est-à-dire du droit et naturel usage des sens extérieurs aux communications surnaturelles, telles que sont les apparitions corporelles, les discours que l'on entend dans ces apparitions par lesquels l'âme est excitée à l'exercice de la vertu et est éloignée des mauvais objets. Ensuite l'imagination est instruite et perfectionnée par de saintes méditations, par lesquelles Dieu l'élève aux visions qui se font par les images sensibles, jusqu'à ce que l'âme en étant dégagée parvienne, par le secours de Dieu, aux visions intellectuelles. Que si l'imagination reçoit quelques images par l'opération des démons, cela ne s'appelle ni une vision ni une révélation, mais une illusion.


B) Des visions qui arrivent durant le sommeil. Combien il y a d'espèces de songes, et quelles en sont les causes. Pourquoi il arrive plus d'apparitions quand on dort que quand on veille. Quels sont les songes qui viennent de Dieu. Comment on les doit discerner de ceux qui viennent des démons et de le nature.

    I. Nous nous sommes servis au chapitre précédent de l'autorité des personnes plus célèbres pour expliquer les visions qui se forment dans l'imagination d'un homme qui veille et qui est dans son bon sens, ou qui arrivent pendant que l'âme est séparée des sens par une extase : Il est besoin maintenant d'employer la même autorité pour expliquer les visions qui arrivent quelquefois pendant le sommeil et les songes. Or il y a plusieurs espèces de songes. Ils ont plusieurs causes, et ils ne sont pas tous de même nature. On sait qu'il y en a plusieurs qui sont vains, faux et frivoles, dont la parole de Dieu condamne l'observation ; plusieurs qui viennent de causes naturelles  ; d'autres produits par les artifices des démons ; d'autres envoyés de Dieu. Tertullien a bien traité ce sujet. Epicure, dit-il (L. 4. de animâ. c. 46.), a jugé que les songes étaient entièrement vains, voulant que Dieu ne fût occupé de rien, renversant l'ordre des choses, et les réduisant à un état purement passif, comme simplement exposées aux événements et au hasard. Cet auteur réfute l'opinion d'Epicure en rapportant l'histoire de quelques-uns des plus remarquables songes des Payens, dans lesquels des choses cachées et fuutures ont été révélées. Et il dit ensuite (Cap. 2. 47.) : Nous sommes certains que les démons sont souvent auteurs de songes, quoique véritables et agréables : Combien le sont-ils plutôt des songes qui sont vains, frivoles, propres à troubler et mêlés d'illusions et d'impureté ? Mais Dieu est aussi auteur de quelques songes, puisque nous voyons qu'il a promis de répandre la grâce du Saint-Esprit sur toute chair, et que ses serviteurs et servantes prophétiseraient et auraient des songes. Il faut attribuer ces songes à Dieu s'ils sont convenables à la sainteté de sa grâce ; s'ils sont honnêtes, saints, prophétiques, édifiants ; s'ils révèlent des vérités cachées, s'ils nous signifient les choses auxquelles Dieu veut nous appeler. Il arrive quelquefois que Dieu par cette même bonté avec laquelle il fait tomber les pluies et luire le soleil sur les justes et sur les injustes, répand aussi ses grâces et ses lumières par cette voie sur les hommes profanes. Le roi Nabuchodonosor eut un songe qui lui fut envoyé de Dieu, et beaucoup d'hommes connaissent Dieu par des visions. Comme donc Dieu daigne faire du bien même aux Payens par cette voie des songes, le malin esprit tente les Saints au contraire par la même voie, tachant de s'insinuer dans leur âme au moins pendant qu'ils dorment, s'il ne le peut pendant qu'ils veillent. Il y a une troisième espèce de songes que l'âme semble se causer à elle-même. Voilà ce que dit Tertullien, et encore beaucoup d'autres choses. Et saint Grégoire le Grand lui est conforme en distinguant plus clairement cette matière. Il arrive des songes, dit-il (Lib. 4. Dial. c. 48. et 1. 8. Mor. c. 13.), par six différentes causes. Quelquefois de ce qu'on a l'estomac trop plein ou trop vide ; quelquefois des illusions ; quelquefois des pensées et des illusions tout ensemble ; quelquefois des révélations ; quelquefois des pensées et des révélations conjointement. Les songes des deux premières causes arrivent à tout le monde ; et nous trouvons dans l'Ecriture sainte des exemples de ceux qui arrivent par les quatre autres causes. Car si les songes n'arrivaient souvent par les illusions que produit en nous notre ennemi en se cachant, le Sage ne dirait pas : Les songes en ont fait tomber plusieurs dans l'erreur (Eccle. 34. 7.), et ceux qui y ont espéré, sont déchus de leur espérance ; et Dieu ne dirait pas dans sa parole : Vous n'aurez point recours aux augures, et vous n'observerez point les songes (Levit. 19. 26.) Si aussi les songes ne procédaient pas tout ensemble de l'illusion et de la pensée, le Sage n'aurait pas dit : Les songes sont suivis de beaucoup de soins et d'inquiétudes (Eccle. 5. 2.). Et si les songes n'arrivaient pas quelquefois pour faire recevoir des révélations mystérieuses, le patriarche Joseph n'aurait pas vu en songe qu'il devait être proféré à ses frères, et le saint époux de Marie n'aurait pas été averti par un Ange dans un songe de se retirer avec le saint enfant Jésus en Égypte. Et enfin si les songes n'arrivaient pas conjointement de la révélation et de la pensée, le prophète Daniel n'aurait pas expliquer à Nabuchodonosor sa vision en commençant par l'exposition de sa pensée en ces termes : Vous vous êtes occupé dans votre lit de ce qui devait arriver (Dan. 2. 29.).

    Les Théologiens de l'École reconnaissent après saint Thomas (2. 2. q. 95. art. 6.) les mêmes causes et les mêmes espèces de songes, mais avec une méthode plus claire. Car ils enseignent qu'il y a deux causes de songes, l'une intérieure et l'autre extérieure. L'intérieure est de deux sortes, l'une qu'ils appellent animale qui est lorsqu'il se présente à l'imagination durant le sommeil des images conformes aux pensées et aux affections dont ou a accoutumé d'être occupé pendant que l'on veille. Ainsi ceux qui aiment, font des songes de leurs amours : ceux qui sont sujets à la crainte, sont agités en dormant de divers fantômes qui les épouvantent. Ainsi les chasseurs font des songes de campagnes, de chiens, de bêtes poursuivies à la chasse ; lés pêcheurs font des songes de filets, de rivières, d'étangs, de poissons ; les gens de guerre font des songes d'armes, de combats, d'effusion de sang.

    L'autre cause intérieure des songes est appelée corporelle, et c'est lorsqu'il arrive dans l'imagination des mouvements et des effets conformes à la disposition intérieure du corps. Pour cette raison les sanguins font des songes de jardins, de banquets, de champs ; les flegmatiques de pluies, de lacs, de rivières, de navigations, de naufrages, de chutes dans l'eau ; les colères de querelles, de gens qui se battent, d'incendies ; les mélancoliques de ténèbres, de spectres, de funérailles, de visions horribles. Et il faut rapporter à cela ce que les maîtres de la médecine Hippocrate et Galion ont écrit des songes et des présages qu'on en peut tirer.

    La cause extérieure des songes, selon les Docteurs de l'École, est encore de deux sortes ; l'une corporelle, l'autre spirituelle. L'une vient de l'air dont on est environné, ou de l'impression des corps célestes ; l'autre de Dieu ou des démons, nul ne doutant que l'imagination d'une personne qui dort ne puisse recevoir des impressions de ces esprits aussi bien que de Dieu.

    Nous ne devons traiter ici que de la seule cause spirituelle des songes, savoir de ceux qui peuvent venir ou de Dieu ou des démons, et nous n'avons donné une notion des autres causes que pour faire mieux entendre celle-là, et pour faire discerner les causes naturelles des divines, et ce qui vient de Dieu de ce qui vient des démons dans les songes.

    II. Epicure et ses sectateurs enseignant par une impiété que les Payens mêmes ont détestée, que Dieu n'avait aucune occupation, et n'en donnait aucune aux hommes, assuraient que Dieu n'était jamais auteur d'aucun songe. D'autres philosophes, quoiqu'ils reconnussent que le monde était gouverné par la providence de Dieu, croyaient néanmoins que les songes ne venaient pas de lui, mais des démons, comme si ç'avait été une chose indigne de la majesté divine de causer des songes à des hommes qui étant éveillés ou les méprisaient, ou ne les entendaient pas, ou les oubliaient.

    Mais l'autorité de l'Écriture nous donne une entière assurance que Dieu envoie des songes tant à des gens de bien qu'à des méchants qui sont non-seulement véritables et certains, mais encore pleins de mystères. Et même plusieurs d'entre les sages Payens ont reconnu cette vérité, dont il n'est pas de notre sujet de rapporter les témoignages. Il suffit d'en alléguer de la parole de Dieu. Vous me persécuterez par des songes horribles, et vous m'effraierez par d'affreuses visions, dit Job (Job. 7. 14. ) ; et il dit encore (Ibid. 33. 15.) : Dans le temps des songes, par une vison de nuit, quand le sommeil sur les hommes et qu'ils dorment dans leurs lits, alors Dieu ouvre leurs oreilles, et les enseignant il les instruit par sa discipline. Nous lisons encore dans l'Écriture sainte que Saül consulta le Seigneur, et qu'il ne lui répondit ni par les songes, ni par les prêtres, ni par les Prophètes (1. Reg. 28. 6.). Dieu même parle ainsi de ce sujet à Aaron et à Marie sa sœur : S'il y a parmi vous quelque prophète du Seigneur, je lui apparaîtrai en vision, et je lui parlerai par des songes (Num.12. 6.). Enfin le prophète Joël prévoyant et prédisant la grâce du nouveau Testament, parle en ces termes : Leurs fils et leurs filles prophétiseront, leurs vieillards feront des songes, et leurs jeunes gens auront des visions (Joël. 2. 28.). Il y a dans l'Ecriture assez d'exemples de ces songes envoyés de Dieu. Il avertit par un songe Abimélec, roi de Gerare, de ne toucher pas la femme d'Abraham (Gen. 20.). Il fit voir à Jacob dans un songe une échelle mystique, et les anges qui montaient et descendaient par cette échelle (Ibid. 28.). Il apparut à Laban dans un songe, en lui commandant de ne point traiter durement Jacob (Ibid. 31.). Chacun sait les songes de Joseph qui furent des présages du pouvoir où il devait être, et qui furent l'occasion de l'envie et de la haine de ses frères (Ibid. 37.). On voit dans la même Écriture les songes de pharaon qui signifièrent la stérilité de sept années, et que Joseph interpréta par la lumière de l'esprit de Dieu (Ibid. 41.), Ce fut dans un songe que Dieu promit à Salomon de lui donner de la sagesse, des richesses et de la gloire par-dessus tous les autres rois (3. Reg. 3.). Nous voyons dans le livre de Daniel le songe de Nabuchodonosor (Dan. 2 et 7.) et un autre songe du même Prophète qui lui désigna les quatre monarchies, Judas Macchabée vit en songe le Prophète Jérémie qui lui donna une épée d'or pour s'en servir à défaire les ennemis des Israélites (2. Mac. 15.). Un Ange apparut durant le sommeil à saint Joseph époux de la sainte Vierge pour lui ôter la crainte qu'il avait de demeurer avec elle (Mat. 2.) ; et ce fut. encore dans le sommeil que l'Ange l'avertit de se retirer en Égypte avec l'enfant Jésus, et de revenir dans la Judée après la mort d'Hérode. Ce fut encore dans le sommeil que les : Mages furent avertis de ne point retourner vers le même Hérode (Ibid.) Il n'est donc permis à personne de douter que Dieu n'envoie des songes aux hommes, quelquefois intelligibles et clairs, quelquefois obscurs et remplis d'énigmes, mais toujours vrais. Ou Dieu élève l'âme par ces songes à quelque connaissance surnaturelle, ou il instruit de ce qu'on doit faire, ou il avertit de ce qui doit arriver, en imprimant dans l'imagination les formes et les ressemblances des choses soit immédiatement par lui-même, soit par le ministère des Anges.

    Satan a aussi ses prophètes et ceux à qui il communique ses songes. Il remue leur imagination et y représente beaucoup de choses. Il révèle quelquefois des choses cachées, remplissant l'âme de superstitions qui l'affligent, et la trompant par de pernicieuses illusions. La raison de ce pouvoir des malins esprits est, selon saint Thomas, qu'ils connaissent par leur naturelle pénétration des choses éloignées de la connaissance des hommes, lesquelles ils peuvent leur révéler. Car une intelligence d'un ordre supérieur peut sans doute connaître des choses qui sont ignorées par une intelligence d'un ordre inférieur. Or non-seulement l'intelligence de Dieu, mais l'intelligence même des Anges soit bons, soit mauvais, est supérieure à l'entendement de l'homme. D'où il arrive que quelquefois les démons découvrent aux hommes des choses cachées, non pas en éclairant leur entendement, mais en remuant leur imagination ; non pas en prédisant l'avenir, ce qui n'est propre qu'à Dieu, mais en montrant des effets naturels qui doivent nécessairement venir de certaines causes, avant qu'ils arrivent. Ils peuvent aussi découvrir dans des songes ce qu'ils feront après. Et c'était par ces sortes de songes que les démons qui faisaient leur demeure dans le temple d'Esculape, avaient accoutumé de tromper les malades qui s'attendaient d'y recevoir par ces sortes de songes la révélation des remèdes qui les devaient rétablir en santé.

    III. Or il y a diverses causes pour lesquelles il arrive plus d'apparitions et de visions quand on dort que lorsque l'on veille. Car durant que l'on veille, l'âme a accoutumé d'être occupée et partagée par divers soins et diverses pensées. Ainsi elle est retirée hors d'elle-même, et agitée de divers mouvements qui la troublent et qui l'empêchent de voir et de discerner ce qui est bon et ce qui est juste. Mais dans le sommeil on est dégagé de tous les soins et de toutes les interruptions ; on a l'esprit présent et attentif, et on reçoit facilement tout ce qui s'offre aux puissances intérieures, et on en juge sainement. De plus quand on veille, on a accoutumé d'examiner et de peser par le raisonnement tout ce qui se présente à l'esprit ou à l'imagination, et de rejeter tout ce qui semble n'être pas conforme à la raison. Mais dans le sommeil on reçoit plutôt l'impression et l'action d'une cause étrangère qu'on n'agit soi-même ; et on est plus prompt et plus propre à recevoir les opérations divines en croyant simplement, sans examiner les raisons qu'on a de croire. Il faut joindre à cela le silence de la nuit, le repos des sens extérieurs, et la tranquille cessation de toutes les choses qui peuvent divertir et relâcher l'attention de l'esprit. Ce qui fait que les objets qui se présentent durant ce repos font une plus forte impression sur l'esprit et s'y attachent beaucoup davantage. Et parce que les images qui sont envoyées de Dieu durant le sommeil ont toujours la vertu de signifier quelque chose, on est plus efficacement instruit de ce qu'elles signifient durant qu'on est dans la tranquillité du sommeil et que tous les empêchements extérieurs sont éloignés, encore qu'une personne qui dort ne puisse pas discerner comment elle a vu et entendu les choses. Lorsque dans le sommeil ou dans l'extase, dit saint Augustin (l. 12. de Gen. ad lit. c. 2.), on voit les images de quelques corps, on ne les discerne pas tout à fait des corps mêmes, sinon lorsqu'étant réveillé et rentrant dans l'usage des sens, on reconnaît qu'on a eu ces images sans les avoir reçues par les sens du corps. Car qui ne sent bien aussitôt qu'il est réveillé, que les visions qu'on a eues n'ont été qu'imaginées, quoiqu'on ne fût pas capable en les voyant durant le sommeil, de les discerner des vrais corps que l'on voit pendant qu'on est éveillé ?

    Ce même Père parlant de l'extase raconte qu'il avait ouï dire à un paysan qui était chrétien, que sachant qu'il était éveillé il voyait quelque chose sans que ce fût par le ministère de ses yeux. Mon âme, disait-il, voyait cet homme sans que mes yeux le vissent. Il ne savait pas néanmoins, dit saint Augustin, si c'était un corps ou seulement l'image d'un corps, car il n'était pas capable de faire ce discernement.

    Or il est certain qu'on ne voit point les corps durant le sommeil, mais seulement leurs images, quoiqu'on leur donne le nom des corps mêmes. Car on a accoutumé de dire quand on raconte ses songes et ce qu'on y a vu : J'ai vu une montagne, j'ai vu une rivière, j'ai vu trois hommes, en donnant aux images le nom des choses qu'elles ont représentées ; parce que nous sommes à l'égard des choses qui se présentent à nous pendant le sommeil comme si nous les voyions étant éveillés, et que les sens extérieurs fissent leurs fonctions ordinaires.

    Les songes sont quelquefois clairs comme le furent ceux d'Abimélech, de Laban, de saint Joseph, époux de la sainte Vierge, et des trois Mages. Ils sont quelquefois obscurs et embarrassés, comme le furent les songes de Pharaon, de Nabuchodonosor et de Daniel.

    Quant aux songes produits par les démons, on n'a pas sujet de s'étonner qu'ils soient énigmatiques et ambigus. Car comme ces esprits n'ont pas une connaissance certaine de l'avenir, s'ils excitent quelque mouvement dans l'imagination, ou s'ils révèlent quelque chose de caché, ils ont accoutumé de l'envelopper de paroles embarrassées et de choses obscures qui se peuvent prendre en des sens divers et même contraires, afin que si l'événement ne se rapporte point au songe et à la révélation, on l'attribue à l'ignorance de l'interprète. Mais les songes qui ont Dieu pour auteur ne sont difficiles ou obscurs que parce que les choses qui sont manifestées dans ces songes sont trop relevées, ou parce qu'on n'en doit demander l'explication qu'à Dieu ou à de saints hommes, ou parce que Dieu veut en tenir l'intelligence cachée jusqu'à ce qu'on en reconnaisse la vérité par l'événement. Car, comme dit fort bien Tertullien (De animâ. c. 57.), ces songes ne sont pas vrais à cause qu'on en voit clairement la vérité, mais à cause qu'ils s'accomplissent. Il faut reconnaître la fidélité des songes, ajoute cet auteur, par leur effet, et non par la clarté avec laquelle on voit ce qu'ils contiennent. C'est, comme dit saint Chrpsostôme (Hom. 29. in 1. ad Cor. paulo post init.), ainsi que la Prophétie qui ne fait pas connaître combien elle est véritable dans le temps qu'on la dit, mais dans le temps qu'on voit arriver ce qu'elle annonce.

    IV. Parce que les songes ont diverses causes intérieures et extérieures, et que la plupart arrivent fortuitement par l'agitation diverse, inégale et confuse des esprits animaux et des espèces sensibles, laquelle se fait dans la capacité du cerveau, c'est avec beaucoup de sujet que l'Écriture sainte nous commande de n'y avoir aucun égard, et reprend sévèrement ceux qui les observent et qui en tirent des conjectures et des arguments de l'avenir. Vous n'aurez point recours aux augures, et vous n'observerez point les songes. Il ne se trouvera personne parmi vous qui observe les songes dit le Seigneur dans le Lévitique (Levit. 19. 26.) et dans le Deutéronome (Deut. 18. 10.). Les songes, dit le Sage (Eccle. 5. 2.), sont suivis de beaucoup de soins et d'inquiétudes. Et voici comme il en parle encore : Ceux qui manquent de prudence et de sagesse élèvent les songes. Celui qui fait attention à des visions fausses, est comme celui qui veut embrasser une ombre, et qui poursuit le vent (Eccli. 34. 1 et 2.). Les prédictions d'erreur et les songes des méchants ne sont que vanité. N'appliquez point votre coeur aux songes, si ce n'est une visite envoyée du Très-Haut. Car les songes en font tomber plusieurs dans l'erreur (Ibid. v. 5, 6 et 7.). Il faut aussi observer que les songes envoyés de Dieu, principalement ceux qui prédisent l'avenir, sont très rares, et n'ont accoutumé d'être envoyés que pour quelque grand sujet qui regarde l'utilité publique ; et leur signification dépendent seulement du dessein et de la volonté de Dieu, c'est par lui seulement qu'on la peut connaître. Car, comme enseigne l'Apôtre, nul ne connaît ce qui est de Dieu que l'esprit de Dieu (1. Cor. 2. 11.). C'est lui qui révèle ce qui est profond et caché, et qui connaît les choses enveloppées de ténèbres ; et la lumière est avec lui (Dan. 2. 22.). Saint Grégoire de Nysse a écrit diverses choses des songes. Chacun, dit ce Père (De opif. hom. c. 13.), ayant par la nature également et sans distinction, la puissance d'imaginer pendant le sommeil, il y a peu d'hommes qui aient véritablement des visions de la part de Dieu dans leurs songes. C'est pourquoi l'abbé Antiochos (Hom. 84.) montre qu'il ne faut pas croire aux songes facilement, quoiqu'il se puisse faire que nous recevions des visions de la part de Dieu, si l'on n'a la grâce du discernement des esprits qui doit être une interprète assurée des visions. Le scoliaste de saint Jean Climaque (Ad. Grad. 15. schol. 39.), conformément à cela, dit qu'il faut apporter une grande prudence en ce qui regarde les choses qui arrivent durant le sommeil, et qu'il faut plutôt les négliger tout à fait que d'y avoir beaucoup d'égard, à cause que les raisons en sont peut constantes et peu assurées, et qu'il y a peu de personnes capables d'en faire le discernement. Il n'y a que ceux à qui Dieu a donné la grâce du discernement des esprits dont nous parlons, qui le puissent. Il y a néanmoins quelques signes ou quelques règles que l'on tire des songes mêmes qui peuvent servir à un homme sage et expérimenté pour conjecturer facilement de quelle cause proviennent ces songes, et comment on doit discerner les vrais des faux, et les bons des mauvais.

    1. Parmi les songes qui arrivent naturellement, il y en a qui viennent purement par hasard et qui ne signifient quoi que ce soit, et n'ont aucun rapport avec ce qui est dans l'avenir, et il les faut tout à fait rejeter et mépriser. Il y en a d'autres qui montrent l'état, la disposition et le tempérament de celui qui songe ; et les médecins ont accoutumé d'en conjecturer les causes des maladies. Mais il n'y en a point qui présagent naturellement les choses fortuites de l'avenir.

    2. Il est évident que c'est du démon ou de la nature que viennent les songes qui suggèrent des choses inutiles, superstitieuses et vaines ; qui représentent des choses affreuses ou déshonnêtes, ou qui provoquent au mal en quelque manière que ce soit ; qui découvrent des choses cachées dont la connaissance ne saurait être que pour la seule curiosité, ou pour une vaine ostentation de science ; qui prédisent un avenir dont on reconnaît dans la suite la fausseté par l'événement.

    3. S'il arrive des songes confus, turbulents, ridicules, monstrueux, et qui se dissipent et qui se réduisent aussitôt à rien, ils ne viennent point de Dieu ; car il fait toutes choses avec nombre, poids et mesure ; et il n'y a rien de désordonné ou d'inutile dans ses oeuvres. Quand il envoie des songes, c'est afin qu'ils soient des signes de quelque chose qu'il veut manifester par ce moyen. C'est pourquoi ils ont toujours quelque signification.

    4. Les choses mêmes qui sont montrées par les songes témoignent s'ils sont de Dieu, lorsqu'elles sont du genre de celles qui ne peuvent être révélées que par lui, comme sont les secrets des coeurs, les pensées, les mystères de la foi, l'avenir incertain qui dépend de la volonté des hommes, et enfin toutes les choses qui passent leur connaissance ; Dieu a aussi accoutumé, lorsqu'il envoie des songes, d'éclairer l'âme par une lumière merveilleuse, et de dissiper la volonté de telle sorte que l'on s'y attache fermement, et que l'on se tient entièrement assuré qu'ils viennent de Dieu, et qu'on ne les oublie jamais.

    5. On ne saurait faire un discernement certain des songes par la manière avec laquelle ils arrivent, à cause qu'il y a beaucoup de variété. Car les songes qui viennent de Dieu arrivent quelquefois très agréablement ; quelquefois aussi avec une grande émotion du corps et de l'âme, et avec beaucoup d'effroi. Dieu a quelquefois envoyé des songes sans en donner l'intelligence, comme il fit à Pharaon et à Nabuchodonosor. Quelquefois il y a joint l'intelligence, comme on le voit dans les songes des Prophètes. Il y a des songes, lesquels, comme nous avons dit, déclarent manifestement la volonté de Dieu ; d'autres songes qui ne la désignent qu'obscurément et par des similitudes et des énigmes ; d'autres qui répondent aux pensées que l'on a eues en veillant, comme fut celui de saint Joseph qui avait pensé à se séparer de sa sainte Epouse, et qui fut averti dans ce songe de demeurer avec elle. Il arrive d'autres songes qui n'ont été précédés d'aucunes pensées qui y eussent du rapport.

    Les plus sûres et les plus certaines marques de la qualité et de la cause des songes doivent donc se prendre des choses qui y sont montrées ; et il y faut aussi joindre, afin de les mieux discerner, ce que nous avons dit en parlant du discernement des esprits.

  C)  Des songes prophétiques. Que la Providence consiste principalement en une lumière divine. Qu'il y a trois degrés de choses que les Prophètes connaissent. Que la Prophétie n'est point une qualité habituelle. Comment un Prophète découvre aux autres ce qu'il a vu d'une manière intellectuelle. Les marques d'un vrai et d'un faux Prophète.

    I. Étant tout à fait constant que les songes se forment par l'imagination, les sages doutent avec sujet s'ils se forment de telle sorte dans ce sens intérieur ; que jamais l'entendement ne s'y mêle. Il est certain par une expérience très assurée que ceux qui dorment et qui songent, font quelquefois des discours fort bien suivis et fort élégants, composent de beaux vers, et raisonnent sur les sujets les plus relevés ; ce qui semble n'appartenir pas seulement à l'imagination, mais aussi à la raison. Il y a pourtant des philosophes qui pensent que ces songes n'excèdent point les forces de l'imagination, quoiqu'ils arrivent pour l'ordinaire des pensées qui ont précédé pendant que l'on veillait. Car toutes les fois que l'entendement d'un homme qui veille raisonne de quelque chose, le sens intérieur que l'on appelle la puissance de penser, y joint son raisonnement, et est emporté comme l'est une sphère inférieure par le mouvement d'une sphère supérieure ; et l'esprit ne saurait rien penser qu'aussitôt l'imagination ne se représente quelque chose de semblable. Ce qui arrive durant le sommeil par le mouvement des esprits et des images, comme si la chose même se faisait. Mais de quelque manière qu'arrivent les songes naturels, dont l'examen particulier appartient aux médecins, il est très certain que les opérations de la puissance supérieure et de la puissance inférieure s'y joignent. Car la prophétie ne consiste pas dans l'impression des images ou des espèces qui représentent les objets, mais dans la lumière intellectuelle, par laquelle on juge des choses, et on en fait le discernement ; et il arrive de là que la vision imaginaire ne saurait être sans la vision intellectuelle, à cause qu'elle reçoit sa perfection par le jugement que l'entendement en fait, comme l'enseigne saint Thomas (2. 2. q. 173. art. 2. et de Verit. q. 12. art. 12.). Et ainsi une même vision est imaginaire à l'égard des espèces que l'imagination reçoit, et elle est intellectuelle à l'égard du jugement que la raiso

Publié dans Vie Mystique

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Hortense Koffi 28/07/2010 14:37



J'ai lu vos documents et ils sont très édifiants mais je m'en rend compte que certains versets cités ne correspondent pas aux références donnée.


Prière de m'apporter plus d'éclaircissement à cette préoccupation