SUPERSTITION, MAGIE, SACREMENT

Publié le par Père José marie

SUPERSTITION, MAGIE, SACREMENT (Père José Marie)

Père Joseph-Marie, vous réagissez contre la banalisation inquiétantes des pratiques magiques. Mais ne trouvons-nous pas une forme de « magie chrétienne » dans ce que nous désignons par le terme de « superstition » ?

Le terme latin « superstitio » dérive du verbe « superstare » : se tenir au-dessus, dominer. Mais il renvoie aussi à « superstes », le témoin, celui qui atteste qu’un événement passé a bien eu lieu ; de là le devin, celui qui témoigne de faits qu’il n’a pas vus sensiblement. Superstitio en est ainsi venu à désigner la divinisation, puis les pratiques magiques au sens large, enfin une forme pervertie de religion, mêlant des éléments ou des pratiques occultes au culte authentique. Saint Augustin propose une liste impressionnante de pratiques superstitieuses, allant du port d’amulettes aux pactes avec les démons, en passant par les différentes pratiques magiques. Mais votre question portait plus spécifiquement sur les formes de superstition internes au christianisme, c’est-à-dire des formes perverties de pratiques appartenant au culte chrétien. C’est sous cet angle que saint Thomas aborde la question de la superstition dans la Somme Théologique. Il y définit la superstition comme « la religion pratiquée avec excès »Thomas d’Aquin, « Religio supra modum servata », [1].

Si la vertu de religion consiste à rendre à Dieu l’adoration qui lui est due, comment pourrions-nous la pratiquer « avec excès » ?

Vous me voyez perplexe… Il faut que je précise le sens de cette expression. S’appuyant sur Aristote, saint Thomas explique que le terme « excès » n’est pas à prendre ici au sens quantitatif. Il signifie dans notre contexte, que la dévotion n’est pas rendue à qui de droit, c’est-à-dire à Dieu seul ; ou qu’elle est pratiquée d’une manière indue. Rendre un culte à une créature est un acte d’idolâtrie qui appartient à la première « espèce » de superstition. Vouloir soustraire à Dieu « de force » des informations par divination fût-ce dans un contexte « chrétien » est un acte de superstition de la seconde espèce.

Pourriez-vous illustrer cette seconde espèce par un exemple ?

Je pense à certains excès dans l’utilisation de la Parole de Dieu. Ouvrir la Bible à tout bout de champ pour « obliger » Dieu à répondre à nos demandes est une forme de divinisation superstitieuse. Pour saint Augustin, repris par saint Thomas, une telle procédure peut même « mettre en jeu l’activité des démons ». La superstition peut-elle s’insinuer jusqu’au cœur de pratiques cultuelles autorisées ? Je m’appuierai encore sur saint Thomas pour vous répondre. Le but de notre culte ne peut être que la gloire de Dieu et l’offrande de tout notre être en réponse à son initiative de salut en Jésus Christ, notre Seigneur. Dès lors, tout ce que nous mêlons au culte qui ne contribue pas à cette fin, est de l’ordre de la superstition. La question est importante, car le culte exprime en gestes et en symboles les vérités de la foi : la liturgie est le premier lieu de catéchèse. C’est pourquoi le célébrant doit avoir le souci d’accomplir fidèlement le rite que l’Eglise lui a confié. Cependant, un excès d’attention au rite dans son extériorité, ou un formalisme excessif, peuvent devenir superstitieux dans la mesure où ils détournent l’attention de la finalité exclusivement spirituelle de l’action liturgique.

Et que diriez-vous de ces prières dont l’efficacité est garantie, à condition de les répéter un nombre déterminé de fois dans des circonstances bien particulières, accompagnées de tout un rituel ?

Vous venez de décrire un exemple de pratiques dénoncées par la Tradition sous le terme d’« art notoire ». Ce mot désigne un ensemble d’exercices de piété - en soi respectables - qui doivent être accomplies selon une procédure codifiée, dans le but de produire « immanquablement » l’effet escompté. Il est clair que ce genre de pratique, dont l’intention n’est plus la glorification de Dieu mais l’obtention « certaine » d’un résultat, n’est rien d’autre qu’une pratique magique condamnable. Elle se fonde pourtant sur la prière et sur des exercices de piété… Certes, mais détournés de leur finalité. Nous retrouvons l’esprit et la procédure de la démarche magique qui prétend manipuler le divin et le contraindre à répondre à nos exigences. Saint Augustin n’hésite pas à dénoncer ces « recettes » comme des « pactes symboliques où l’on traite et fait alliance avec les démons, que le chrétien doit rejeter totalement et fuir ». Actuellement bon nombre de « chaînes de prières efficaces » circulent - même en milieu chrétien. Elles invitent à accomplir certains actes de piété, et demandent à ce que ces recommandations soient ensuite transmises à un nombre déterminé de personnes. L’obéissance à cette procédure est censée garantir l’efficacité de la démarche. L’invitation s’accompagne parfois d’une liste de dangers encourus par les présomptueux qui se risqueraient à interrompre la chaîne. La Conférence épiscopale française a sérieusement mis en garde les croyants contre cette forme contemporaine de « l’art notoire », la dénonçant comme une pratique superstitieuse dangereuse.

Que dire alors du port des médailles, de la dévotion portée aux reliques et de bien d’autres pratiques de la religiosité populaire ; ne tombent-elles pas sous le coup de la superstition et dès lors du péché ?

 Avec beaucoup de bon sens, saint Thomas nous ramène toujours à la vérification de la finalité, qui ne peut être que la gloire de Dieu et notre conversion. Je le cite : « Si le port des reliques est un témoignage de confiance en Dieu et en la protection des saints de qui elles proviennent, cela n’a rien de défendu. Mais si l’on attribuait de l’importance à quelque vain détail, par exemple la forme triangulaire du reliquaire, ou autre futilité sans rapport avec l’honneur de Dieu, il y aurait superstition et péché » [2].

N’y a-t-il pas un aspect « magique » aux sacrements ?

Les pratiques magiques, qui visent à manipuler les énergies immanentes à notre monde - considérées comme divines - pour obtenir certains résultats bien précis, ont un caractère privé, individuel, secret. Les sept sacrements sont tout au contraire autant de rencontres avec l’Altérité absolue du Dieu vivant, nous invitant à une communion d’amour transformante. Le but de toute rencontre sacramentelle ne peut être que la gloire de Dieu et la venue de son Règne que nous commençons par accueillir dans nos propres vies. Dans les sacrements, Dieu n’obéit pas à un rituel efficace par lequel il serait contraint de nous exaucer ; mais il se rend présent par pure grâce au rendez-vous qu’il nous a lui-même fixé pour nous combler des biens dont il sait que nous avons besoin. Ceci dit, nous pressentons bien qu’il peut y avoir une manière « magique » de vivre les sacrements, qui ne correspond pas à l’intentionnalité divine. J’ose espérer que ces quelques lignes – et surtout l’aide de la grâce - nous auront permis de nous en corriger.

[1] Somme Théologique, IIa IIae, 9.92-96.
[2] Thomas d’Aquin, Somme Théologique, IIa IIae, q.96, a.4, ad. 3.

Publié dans Divers

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article