Evangélisation: la léçon qui nous vient de l'Eglise des origines

Publié le par Cantalamessa Raniéro

Conférence du Père Cantalamessa Raniéro à l'université de Fribourg (Suisse) l e 23 avril 2004
 

Dans l’évangile de Luc, au chapitre quatre nous lisons :

« Il vint à Nazareth où il avait été élevé, entra, selon sa coutume le jour du sabbat, dans la synagogue, et se leva pour faire la lecture. On lui présenta le livre du prophète Isaïe et, déroulant le livre, il trouva le passage où il est écrit L'Esprit du Seigneur est sur moi, parce qu'il m'a consacré par l'onction. Il m'a envoyé porter la bonne nouvelle aux pauvres, annoncer aux captifs la délivrance et aux aveugles le retour à la vue, rendre la liberté aux opprimés, proclamer une année de grâce du Seigneur. Il replia le livre, le rendit au servant et s'assit. Tous dans la synagogue avaient les yeux fixés sur lui. Alors il se mit à leur dire: « Aujourd'hui s'accomplit à vos oreilles ce passage de l'Ecriture » (Lc 4, 16-21).

Laissons de coté pour une fois la question des destinataires: qui sont ces pauvres auxquels la bonne nouvelle est destinée. Ils sont certainement tous les êtres humains, sans exclusion. La pauvreté est une condition pour recevoir le message, plus qu’une catégorie à l’exclusion des autres. Concentrons nous sur l’objet de l’évangélisation. En quoi consiste donc cette « bonne nouvelle »; quel est le vrai contenu de ce mot, euangelion, où se résume une partie si essentielle de l'activité messianique de Jésus ? Car tout ce que Jésus dit dans les Evangiles n'est pas « évangile » ! Ce mot avait au début un sens restreint qu'il nous faut redécouvrir.
Quelle est, à proprement parler, la bonne nouvelle que Jésus est venu annoncer aux pauvres ? Reprise sous différentes formes elle reste toujours la même : Le Royaume de Dieu est arrivé pour vous (Lc 11, 20 ; cf. 10, 9). Cette « nouvelle » est sous-jacente à tout son enseignement : le Royaume de Dieu est arrivé pour vous, c'est pourquoi aimez vos ennemis ; le Royaume de Dieu est arrivé pour vous, c'est pourquoi si ta main te scandalise, coupe-la ; le Royaume de Dieu est arrivé pour vous, ne vous souciez donc pas de votre vie, mais cherchez avant tout ce Royaume. Bref, la bonne nouvelle est celle-ci : les vieilles choses sont révolues et le monde est devenu une nouvelle création, car Dieu y est descendu comme roi (Ch.-H. Dodd). Tout est suspendu à cette annonce, aussi concise qu'importante.

L'Évangile, ou kérygme, dans l'Église apostolique

La mort et la résurrection de Jésus apportent un élément qui modifie, non pas la substance, mais la formulation de la « Bonne Nouvelle ». On peut déceler cette nouveauté en examinant de plus près ce qui se passait dans l'Église apostolique. Tous les auteurs du Nouveau Testament semblent présupposer l'existence, et la connaissance par leurs lecteurs, d'une tradition commune (paradosis) remontant au Jésus terrestre. Cette tradition a deux aspects ou, plutôt, deux composantes : d'une part, la « prédication » ou annonce (kerygma) de ce que Dieu a opéré en Jésus de Nazareth, et, d'autre part, l'« enseignement » (didaché), qui comporte des principes éthiques et des règles de conduite pour les croyants. Plusieurs lettres de saint Paul reflètent ce double aspect ; elles contiennent en effet une première partie kérygmatique, suivie d'une autre dont le caractère est « parénétique », c'est-à-dire pratique.

La prédication - ou kerygma - est appelée « évangile » (cf. Mc 1, 1 ; Rm 15, 19 ; Ga 1, 7) ; l'enseignement - didaché - reçoit, en revanche, les noms de « loi » ou « commandement » du Christ, et il se résume généralement dans la charité (cf. Ga 6, 2 ; 1 Co 7, 25 ; Jn 15, 12 ; 1 Jn 4, 21). C'est le kérygme - ou l'Evangile - qui provoque la naissance de l'Eglise ; l'enseignement - la loi, ou la charité - survient après coup pour préciser et modeler la foi, pour dégager aussi les exigences morales de celle-ci. Aussi, en écrivant aux Corinthiens, l'Apôtre distingue-t-il son rôle de « père » dans la foi de celui des « pédagogues » venus après lui C'est moi qui, par l'Evangile, vous ai engendrés dans le Christ Jésus (1 Co 4, 15).

Mais, encore une fois, quel est exactement le contenu de cet « évangile » ? Nous avons déjà dit que c'est l'œuvre accomplie par Dieu en Jésus de Nazareth. Or cette indication ne suffit pas ; il y a quelque chose de plus précis, de plus concret, qui constitue le « fond » de tout et qui est à tout le reste ce que le soc est à la charrue : la lame qui tranche la terre, permettant à la charrue de la retourner et d'y tracer le sillon.

Laissons ici parler saint Paul : La parole est tout près de toi, dans ta bouche et dans ton cœur, c'est-à-dire la parole de la foi qui fait l'objet de notre proclamation (kerygma). En effet, si tes lèvres confessent que « Jésus est Seigneur » et si ton cœur croit que Dieu l'a ressuscité des morts, tu seras sauvé (Rm 10, 9). Tel est donc l'élément essentiel de la « Bonne Nouvelle », celui qu'on accueille avec émerveillement, celui qu'on répète avec stupeur au moment de s’ouvrir à l’acte de foi: Jésus est le Seigneur. La profondeur de cette parole est telle qu'elle ne peut être dite en vérité que « sous l'action de l'Esprit de Dieu » (1 Co 12, 3).

Reprenons une belle image de Péguy dans Le mystère des Saints Innocents. Comme « le sillage d'un beau vaisseau va s'élargissant jusqu'à disparaître et se perdre, mais commence par une pointe, qui est la pointe même du vaisseau », de même la prédication de l'Eglise s'élargit jusqu'à former un immense sillage doctrinal, mais elle commence par une pointe et cette pointe est l'annonce que « Jésus est le Seigneur ». La place que tenait dans la prédication de Jésus l'exclamation : « Le Royaume de Dieu est venu ! », est occupée, dans la prédication des Apôtres après la Pâque, par l'exclamation « Jésus est le Seigneur ! » Il n'y a pour autant aucune opposition entre les deux Evangiles - celui de Jésus et celui des Apôtres -, mais, au contraire continuité parfaite. Dire : « Jésus est le Seigneur ! », revient en effet à dire qu'en Jésus, crucifié et ressuscité, s'est enfin réalisé le Règne de Dieu, sa souveraineté sur le monde. L'Eglise des origines exprimait cette conviction en adaptant un verset du Psaume 96, et en disant : Regnavit a ligno Deus, Dieu a commencé à régner de la croix.

Mais entendons-nous bien afin de ne pas tomber dans une reconstruction irréelle de la prédication apostolique. Après la Pentecôte, les Apôtres ne s'en vont pas courir le monde en répétant toujours et exclusivement « Jésus est le Seigneur ! » Ce qu'ils faisaient lorsqu'ils prêchaient la foi dans un nouveau milieu, c'était plutôt d'aller tout droit au cœur de l'« Evangile », en proclamant deux réalités, Jésus est mort - Jésus est ressuscité, et en donnant le « pourquoi » (ou, mieux, le « pour moi ») de ces événements : il est mort « pour nos péchés » ; il est ressuscité « pour notre justification » (cf. 1 Co 15, 4 ; Rm 4, 25). Dans un ton plus dramatique, comme celui de Pierre dans ses discours des Actes, ils formulaient ainsi leur message : Vous avez tué Jésus de Nazareth, mais Dieu l'a ressuscité, et l'a constitué Seigneur et Christ (cf. Ac 2, 22-36 ; 3, 14-19 ; 10, 39-42). L'annonce « Jésus est le Seigneur ! » (ou son équivalent dans d'autres contextes : « Jésus est le Fils de Dieu ! ») ne représente donc que la conclusion, implicite ou explicite selon les cas,. de cette brève histoire. On la répète sans cesse sous des formes nouvelles. C'est elle, toujours la même, que ne cessent de rappeler les Apôtres à ceux qui les écoutent. Elle résume toute l'histoire de Jésus.

C'est notamment le cas dans Ph 2, 6-11 : Le Christ Jésus... s'anéantit lui-même... obéissant jusqu'à la mort, et à la mort sur une croix ! Aussi Dieu l'a-t-il exalté... pour que toute langue proclame que Jésus est le Seigneur.
La proclamation « Jésus est le Seigneur ! » ne constitue donc pas, à elle seule, l'annonce tout entière ; elle en est cependant l'âme et, pour ainsi dire, le soleil qui l'éclaire. Le kérygme « Jésus est le Seigneur ! » opère le passage mystérieux de l'histoire passée à l'« aujourd'hui » et au « pour moi ». Il proclame, en effet, que les événements racontés ne sont pas des réalités appartenant au passé, closes en elles-mêmes, mais qu'elles agissent aussi dans le présent : Jésus, crucifié et ressuscité est le Seigneur ici et maintenant, il vit par l'Esprit et règne sur toutes choses ! Venir à la foi, c'est ouvrir soudainement et avec stupéfaction les yeux à cette lumière. En se rappelant le moment de sa conversion, Tertullien le décrit comme une sortie des ombres du grand utérus de l'ignorance pour accéder avec trépidation à la lumière de la vérité (Apol. 39, 9 : « Ad lucem expavescere veritatis »). C'est la célèbre « renaissance par l'Esprit », ou le passage « des ténèbres à l'admirable lumière » (cf. 1 P 2, 9 ; Col 1, 12-14). C'est ici qu'a lieu la première onction, « l'onction par la foi », dont parlent souvent les Pères de l'Eglise. Le don du Saint-Esprit est lié à un tel moment, et c'est lui qui rend Jésus présent et vivant dans le cœur de celui qui accueille le kérygme, en lui insufflant, lors du baptême, une vie nouvelle, par le repentir et le pardon des péchés (cf. Ac 2, 38).

Un regard sur l'évolution du kérygme

Résumons-nous. A l'origine de l'Eglise, il y a une annonce fondamentale, un noyau central de la foi qui, à la différence du reste de la tradition, vise à susciter la foi et non pas à la modeler. Elle est ponctuelle, non systématique ; affirmative, non discursive. Son noyau central concerne le Christ ; c'est un credo christologique, plus que l'enseignement de Jésus-Christ, il met en lumière les événements qui ont rapport à lui, et notamment celui de Pâques.

Il est particulièrement intéressant de préciser ses caractères, car l'évolution ultérieure tendra précisément à les gommer. Cette annonce centrale de la foi (Jésus est mort, il est ressuscité, il est le Seigneur) a un ton d'affirmation et d'autorité ; elle n'est pas discursive ou dialéctique. Elle n'a donc pas besoin d'être justifiée par des raisonnements philosophiques : on l'accepte ou non, et cela suffit ; mais de grandes choses dépendent de son acceptation ou de son refus ; en pratique, il y va du salut. On ne peut disposer du kérygme à son gré, parce que c'est lui qui dispose de tout ; d'autre part, personne ne peut le fonder, car c'est Dieu lui-même qui le fonde, et il est le fondement de notre existence ; en effet, « nous existons dans le Christ Jésus », mort et ressuscité pour nous (cf. 1 Co 1, 30). En d'autres termes, le kérygme n'a rien à voir avec la sagesse humaine (sophia). A ce sujet, nous n'avons qu'à écouter Paul qui lors d'une mémorable controverse chez les Corinthiens défend précisément ce caractère de l'annonce C'est par la folie du kérygme qu'il a plu à Dieu de sauver les croyants. Oui, tandis que les Juifs demandent des signes et que les Grecs sont en quête de sagesse, nous prêchons, nous, un Christ crucifié, scandale pour les Juifs et folie pour les païens, mais pour ceux qui sont appelés, Juifs comme Grecs, c'est le Christ, puissance de Dieu et sagesse de Dieu (1 Co 1, 21-24).

Comment faut-il interpréter la phrase : « les Grecs sont en quête de sagesse » ? Les discussions ultérieures entre chrétiens et païens nous le font voir. Le païen Celse permet de comprendre en quoi consistaient le scandale et la folie du kérygme aux yeux des non-croyants. Indigné, il écrit : « Les chrétiens se conduisent comme ceux qui croient sans raison... Certains, ne voulant pas même donner ni recevoir de raison sur ce qu'ils croient, usent de ces formules : "N'examine pas, mais crois ; la foi te sauvera... La sagesse de ce siècle est un mal, et la folie un bien". » (Dans Origène, C. Celse l, 9.) Celse (qui nous apparaît ici extrêmement proche de tant d'esprits cultivés de notre époque) aurait somme toute voulu voir les chrétiens présenter leur foi de façon dialectique, c'est-à-dire la soumettre à la recherche et à la discussion, de manière à ce qu'elle pût rentrer dans le cadre, acceptable aussi par les philosophes, d'« un effort d'auto compréhension de l'homme et du monde » (H. Schlier).

Bien sûr, le refus des chrétiens de fournir des preuves et d'accepter la discussion ne concernait pas tout le cheminement de la foi, mais seulement son début ; même à l'époque apostolique, ils ne fuyaient pas la confrontation et ils affirmaient la nécessité de « donner raison de leur espérance » (cf. 1 P 3, 15), y compris devant les Grecs. (Bientôt nous verrons apparaître le genre littéraire des Apologies aux Empereurs romains). Ils pensaient néanmoins que la foi elle-même ne pouvait jaillir de cette confrontation : oeuvre de l'Esprit et non de la raison, elle devait la précéder.

L'idéal eût été de maintenir toujours intacte cette « force de choc », ce scandalum, face à la sagesse du monde. Mais ce ne fut pas le cas. La différence entre kerygma et sophia (dans la pratique, entre kérygme et théologie) alla s'estompant. Surtout dans le débat contre les gnostiques, certes, on trouve encore telle ou telle résonance paulinienne marquant la nécessité d'accepter globalement la « folie » du kérygme. C'est ainsi que Tertullien écrit : « Le Fils de Dieu a été crucifié : je n'ai pas honte puisqu'il faut avoir honte. Le Fils de Dieu est mort : il faut y croire puisque c'est absurde. Il a été enseveli, il est ressuscité : cela est certain, puisque c'est impossible » (De car. Chr. V, 4). Mais la tendance générale est tout autre : celle d'affirmer que le christianisme est dans l'ensemble, lui aussi, une sagesse, voire la vraie sagesse et la vraie philosophie (« notre philosophie », dira Justin). On raisonne de plus en plus à partir de cette prémisse : Les Grecs cherchent la sagesse ; eh bien ! nous leur donnons la sagesse !

Cette seconde voie n'était pas, en elle-même, contraire à celle de Paul ; l'Apôtre avait écrit, en l'occurrence C'est bien de sagesse que nous parlons parmi les parfaits, mais non d'une sagesse de ce monde (1 Co 2, 6). L'ambiguïté venait du fait de ne pas prendre suffisamment en considération qu'il s'agissait là d'une « sagesse de Dieu » (1 Co 1, 24), et non d'une sagesse « de ce monde », qu'elle n'était donc pas comparable à celle de Platon et des autres philosophes. Toujours est-il que, peu à peu, nous voyons disparaître de la prédication chrétienne les signes de l'existence d'un kérygme, au sens originel d'annonce, « dans l'Esprit et la puissance », de la mort-résurrection du Christ et de sa dignité subséquente de Seigneur, une annonce sans autre justification que celle de la présence des témoins (Nos testes sumus !).

On assiste donc à une évolution doublement négative. Il y a tout d'abord atténuation du sens de l'altérité du kérygme apostolique par rapport aux autres formes de présentation du message chrétien. Puis le changement vient affecter le sens du kérygme lui-même. A l'origine, celui-ci se distinguait nettement de la didaché (enseignement) et de la catéchèse : il cherchait à provoquer la foi, tandis que les stades suivants avaient pour but de la modeler et d'en assurer la pureté. Il avait un caractère que l'on pourrait qualifier de germinatif. Il ressemblait plus à la semence d'où l'arbre va pousser, qu'au fruit mûr qui pend à ses branches et qui, dans le christianisme, est surtout constitué par la charité. Le kérygme ne s'obtient nullement par concentration ou par résumé, comme s'il n'était qu'une sorte de moelle de la tradition ; il se situe à part, ou, plutôt, au commencement de tout.

Or voici que le kérygme perd son caractère absolu. Il en vient à ne plus constituer qu'une partie de la catéchèse. On le considère comme une espèce de résumé synthèse de celle-ci, et non plus comme son point de départ essentiel. Les affirmations sur Jésus mort, ressuscité, proclamé Seigneur, celles qui étaient à l'origine de tout le symbole primitif de la foi, deviennent le second article du credo trinitaire où se résume tout ce que le candidat au baptême doit croire et professer. Le kérygme originel se dilue dans une catéchèse qui finit par le noyer.

Tout cela reflète la situation générale de l'Eglise. Dans la mesure où l'on avance vers un régime de chrétienté, vers un régime où tout « est » chrétien - ou passe pour tel -, on remarque moins l'importance du choix initial, celui grâce auquel on « devient chrétien ». Ceci d'autant plus que désormais on administre normalement le baptême à des enfants qui ne sont pas en mesure de faire eux-mêmes un véritable choix. En un certain sens, on peut dire que le phénomène d'institutionnalisation a aussi touché l'annonce de la foi.

On met moins l'accent sur le moment initial, sur le miracle de « la venue à la foi », que sur l'intégralité et l'orthodoxie de ses contenus. La fides quae, c'est-à-dire ce qu'il faut croire, l'emporte sur la fides qua, c'est-à-dire sur l'acte de foi.

Retour au kérygme

Les remarques que je viens de faire sur le développement du kérygme depuis ses origines jusqu'à nos jours ne répondent pas à un souci historique et théorique (apprendre comment les choses se passaient au début), mais à un intérêt actuel et pratique. Dans l'encyclique Evangelii nuntiandi, le pape Paul VI traite du rôle de l'Esprit Saint dans l'évangélisation (n° 75). Il déclare que celui-ci en est l'« agent principal ». Il exprime le vœu que les pasteurs, les théologiens et les fidèles s'appliquent davantage à l'étude de la nature et des modalités de l'action du Saint-Esprit dans l'évangélisation actuelle. Mes réflexions ont pour but de répondre, ne serait-ce que très partiellement, à ce vœu.

Si l'Esprit du Seigneur descendit sur Jésus de Nazareth, ce fut avant tout pour qu'il pût prêcher la « bonne nouvelle » : Le Règne de Dieu est arrivé. Aujourd'hui le Saint-Esprit est sur l'Eglise (et sur ceux que l'Eglise envoie évangéliser) pour la même raison : afin qu'elle proclame la « bonne nouvelle », à savoir, que Jésus, crucifié et ressuscité, est le Seigneur. Tel est le véritable « glaive de l'Esprit ». J'ai cherché à le mettre en évidence, non par goût de l'archéologie, mais parce que ce glaive nous est encore utile, voire indispensable ; lui seul, en effet, peut traverser la croûte d'incrédulité qui s'est épaissie autour du monde et du cœur même de bien des chrétiens. Et puisque je me suis servi de l'image du glaive, continuons dans le même sens : si on frappe quelqu'un, non pas de la pointe ou de la lame, mais du plat d'un poignard ou de tout autre instrument tranchant, on ne saurait blesser personne. Il en va de même pour la prédication de l'Eglise : si nous disons mille choses et, parmi elles, que « Jésus est le Seigneur », cette dernière vérité n'arrive pas à « transpercer le cœur », au contraire de ce qui se produisit, selon les Actes des Apôtres, lors du discours prononcé par Pierre après la Pentecôte « Vous avez tué Jésus de Nazareth ; Dieu l'a ressuscité. Repentez-vous ! » (cf. Ac 2, 37).

On a écrit : « Au commencement était le kérygme » (M. Dibelius). Ce qui veut dire que l'Eglise est née du kérygme (et non point le kérygme de l'Eglise, comme le prétendait Bultmann !). S'il est vrai que notre situation actuelle a fini par ressembler plus à celle des origines (quand le christianisme agissait dans un monde païen qui lui était étranger et hostile) qu'à celle de la période après Constantin, alors l'appel qui nous vient de l'expérience de l'Eglise primitive nous engage à rétablir dans sa pureté originelle le kérygme apostolique, celui qui servit jadis à annoncer la foi au monde païen, celui autour duquel se constitua la première communauté, en le distinguant de toute autre forme de parole, y compris de la catéchèse.

Il faut présenter cette annonce fondamentale de façon nette et carrée, non seulement aux catéchumènes, mais à tous, puisque la plupart des chrétiens d'aujourd'hui ne sont pas passés par le catéchuménat. La proclamation de Jésus comme Seigneur devrait retrouver sa place d'honneur à tous les moments forts de la vie chrétienne : baptême des adultes, culte eucharistique, rénovation des promesses du baptême, conversions individuelles, début des catéchèses, des sessions bibliques et des groupes de prière, ainsi qu'à l'occasion de retraites, de missions populaires et, tout particulièrement, des funérailles.

La question la plus grave, c'est de savoir combien de chrétiens sont prêts à proclamer cette vérité avec hardiesse, « dans l'Esprit Saint », c'est-à-dire en vrais croyants, quitte à ce que les défenseurs de la raison pure et ceux qui n'ont pour souci que de répondre aux attentes du monde les accusent éventuellement de débilité culturelle. Combien d'entre eux sont-ils prêts à répéter avec Paul : Ma parole et mon message n'ont rien des discours persuasifs de la sagesse, mais ils sont une manifestation de l'Esprit et de sa puissance (cf. 1 Co 2, 4). Pour ma part, j'ai souvent perçu la force qui se dégage quasi spontanément de la proclamation de Jésus comme Seigneur : à peine était-elle prononcée, que je voyais des regards s'éclairer, des oreilles se dresser et comme un frisson parcourir ceux qui l'écoutaient : signes de sa puissance mystérieuse rendue opérante par l'Esprit Saint.

Aujourd'hui encore, tout comme aux origines de l'Eglise, ce ne sont ni les apologies, ni les traités théologiques ou politiques, ni les discussions interminables, qui tireront ce monde de la torpeur de son incrédulité et le convertiront à l'Evangile, mais l'annonce simple et forte de la force même de Dieu : « Jésus est le Seigneur. »

Publié dans Evangélisation

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