Maris et Epouses de nuit
MARIS ET EPOUSES DE NUIT : MYTHE OU REALITE ?
Père Apolinaire Cécé KOLIE,
Professeur à l'Université Catholique de l'Afrique Occidentale (Abidjan)
Introduction
Qu’il s’agisse du phénomène des maris et épouses de nuit, des manifestations des génies d’eau ou des esprits dits de mort, les plaintes de nos fidèles se font de plus en plus fréquentes et concrètes.
Leurs faits et méfaits deviennent de plus en plus manifestes : des cas d’infestation, des égratignures sur le corps sont montrés par leurs victimes au lever, des cas de transes sont présentés comme provenant de ces entités, etc. S’agit-il de simples fabulations, de phénomènes parapsychologiques ou de faits réels relevant des manifestations du diable par le truchement des génies et autres esprits domestiques?
Avant d’indiquer l’attitude pastorale à avoir et les conduites à tenir face à ces phénomènes nous voudrions faire une approche que nous souhaitons objective et scientifique par la méthode descriptive et une interprétation anthropologique.
I – Les maris de nuit et esprits des eaux : qui sont-ils ? d’ou viennent-ils ?
1 Les maris de nuit et esprit des eaux : qui sont-ils ?
En Afrique, nous sommes enclin à voir dans tous nos malheurs, dans toutes nos maladies et infortunes, l’action des sorciers, esprits mauvais ou génies. Beaucoup de ces situations proviennent pourtant de nos négligences, de notre paresse, de la méchanceté des hommes et de la simple loi de la faiblesse humaine ou aux lois de la nature (sécheresse, inondation, pauvreté du sol). Cependant, force est de reconnaître que certaines de nos difficultés et blocages peuvent être dus aux démons, à des esprits impurs, ou à l’action à distance des sorciers et envoûteurs.
Les démons ou anges déchus sont aussi appelés principautés, dominations ou éléments du monde. Ils agissent sous la conduite de satan ou béelzébul, prince des démons (Marc 3,22 ; Luc 11,15). Il est appelé aussi le Mauvais (Ps 109,6 ; Mt 6,13), l’Accusateur (A 12, 10), le Tentateur (Mt 4, 3 ; Thes 3, 5) ou l’Adversaire, l’Ennemi (Mt 13, 25).
En Afrique et dans le monde, ces adeptes ou agents peuvent être classés en quatre catégories en fonction de leurs actions et manifestation :
Les esprits des rivières et des montagnes qui peuvent être rapprochés des voduns béninois, togolais et haïtiens tels que Dan (Serpent), Legba, Ogun qui sont des divinités de la terre, de la foudre ou de la mer. Sur toute la côte ouest africaine, de
Les esprits des morts : ce sont les mânes ou défunts. Certains sont méchants et se présentent à des femmes ou à des hommes et ont des rapports sexuels avec eux en prenant le visage d’un proche ou d’une connaissance de leur partenaire. D’autres sont dits bienveillants parce qu’ils pénètrent dans le corps de leurs victimes lors des transes ou visions pour révéler des secrets. Le Père Hebga cite le cas des Mvamba ou grands pères (grands-mères) chez les Béti du Cameroun, qui entrent dans le corps des tradi-praticiens pour les protéger ou leur donner le pouvoir de guérir.
Les esprits des sorciers ou leurs doubles : par leurs pouvoir ou puissance, les sorciers sont à même de prendre possession d’une personne et de la manipuler. Ils ont régulièrement du reste à hanter le sommeil des autres, de vous immobiliser ou de vous étouffer dans le sommeil ou dans le mi-sommeil. Ils vous paralysent et vous empêchent de réagir et de vous défendre. Il existe des plantes généralement d’odeur forte utilisées comme encens traditionnels en Afrique pour les éloigner de la maison et les empêcher de pénétrer dans les maisons.
Les esprits domestiques : ce sont les petits esprits qui rodent dans les foyers, dans les plafonds et qui ont tendance semble-t-il, en certaines ethnies, de prendre le riz dans leur bouche, de le mâcher, et de le remettre dans le plat, tout cela de manière invisible ; et les convives constateront après leur passage que certaines parties de leur plat sont chaudes et d’autres très froides. Il existe aussi dans la plus part de nos villages deux catégories d’esprits qui prennent des formes humaines, les uns grands et élancés comme des échassiers et les autres plus petits que des nains et qui ont le talon retourné par devant. Ceux-là vivent généralement dans les forêts le jour et viennent au village le soir comme les autres habitants.
Ceux qui parmi ces esprits sont appelés maris ou épouses de nuit, comme leur nom l’indique, sont des esprits qui pratiquent un commerce sexuel virtuel avec leurs partenaires en rêve ou à l’état de veille mais de manière invisible. Dans ce dernier cas, ils peuvent s’interposer entre le (ou la) partenaire et son conjoint. Éveillé ou endormi, l’homme ou la femme qui a des rapports avec l’esprit en jouit au point d’en sentir les effets et une certaine satisfaction à son réveil. En cas de refus, le mari ou l’époux de nuit peut exercer une certaine violence sur son sujet.
Ces entités invisibles prennent toujours le visage d’un ou d’une proche de son partenaire, en général une personne bien aimée par celui-ci : un père, un beau-frère, un oncle, une tante ou un ami de la famille. Dans le cas d’une rencontre où le partenaire humain est le seul à voir l’esprit, ce dernier ne prend pas le visage d’un proche, mais celui d’un inconnu ou une forme imprécise.
2 – D’où proviennent les maris de nuit ? On peut distinguer trois origines ou causes pouvant expliquer la fréquentation des maris ou épouses de nuit.
En premier lieu, il y a la consécration d’une personne dès le sein de sa mère ou à sa naissance à un esprit ou génie des eaux auquel les parents vouent un culte. Lorsque ceux-ci éprouvent des difficultés à concevoir un enfant, ils font un vœu au génie d’une rivière ou d’une montagne en lui promettant de lui donner comme époux ou épouse la fille ou le garçon à naître. A partir de ce moment, l’enfant qui naît de cette prière doit être au service de cet esprit. Il est soumis à des interdits et obligations surtout d’ordre alimentaire ou rituel. Ne pas respecter ces charges c’est s’exposer à avoir une vie régulièrement perturbée par des transes, des dépressions, des infortunes, voire des risques graves.
Une deuxième catégorie est soumise à cette amitié non souhaitée de par leur propre faute suite à la consultation des devins, féticheurs, sorciers et envoûteurs qui leur imposent des sacrifices et des libations dans le but d’avoir la richesse, l’honneur, la gloire et le succès.
La pratique du spiritisme peut également conduire à une amitié avec les esprits qui rôdent dans les cimetières. Ces amitiés sont en général des pactes consentis ou tacite avec ces esprits auxquels il faut offrir à jour fixe des repas, des poulets, des œufs, des ignames, du vin, de l’huile, etc. Ces esprits vont jusqu’à exiger que leurs dévots portent une tenue généralement blanche pour le jour de leur rendez-vous qui a lieu les jours fastes de l’ethnie ou de la corporation : confrérie des chasseurs (les dozos en langue manding), forgerons, pêcheurs (les bozos, du nom de l’ethnie malienne des pêcheurs), etc.
En troisième lieu, ces maris ou épouses de nuit peuvent être lancés ou collés contre une personne par un membre de sa famille qui veut nuire à sa vie. Dans ce cas le génie est en général très agressif et s’impose entre sa victime et son époux ou épouse. Il peut venir à temps et à contre temps et soumettre son ami à des rapports sexuels forcés qui sont en réalité des viols virtuels. Les personnes consacrées aux voduns (vodunsi), ou vendues par leur famille à la divinité de la mer, Mammiwata (Mammy Water) signalée tout le long des côtes de l’Atlantique en Afrique de l’ouest et centrale, peuvent vivre ce genre de fréquentation par les maris et épouses de nuit.
La dernière catégorie de personnes ayant la visite régulière des maris de nuit sont celles qui l’ont, de manière fortuite, sans aucune explication objective. Ces personnes se surprennent à jouir régulièrement de l’amitié de ces visiteurs étranges qui prennent le visage d’un membre de leur famille.
3 – L’action des maris de nuit et ses interprétations psychanalytiques
Elle ne se limite pas seulement à procurer une jouissance charnelle virtuelle à leurs sujets, mais aussi à bloquer leur vie sentimentale et sociale et l’évolution intellectuelle de leurs victimes. Comme dénominateur commun, ils violent tous sexuellement des personnes qui n’ont pas choisis délibérément leur amitié, soit en songe, soit à l’état de veille.
Le Père Pierre Meinrad Hebga, jésuite camerounais, rapporte qu’il n’est pas rare que lors d’un exorcisme, le possesseur déclare être une personne décédée : « je suis entrée dans la malade pour bloquer sa vie personnelle, sentimentale ou sociale. Quand elle sort, je lui prête mon visage de vieille femme et lui donne une mauvaise odeur pour éloigner d’elle amis et parents.»
Il s’agit manifestement d’une forme de persécution maléfique et nocive, déclare le Père Hegba (fausses couches, stérilité primaire ou secondaire, rupture inopinée de relation sentimentale).
L’explication psychanalytique de ces phénomènes, c’est que l’excitation sexuelle peut encore revêtir un caractère hallucinatoire (hallucinations génitales, accouchement heureux en rêve pour des femmes stériles, bonheur d’être dans le même lit avec la personne de ses fantasmes diurnes). Selon le Dr Milan Ryzl, cité par le Père Hegba, il s’agit d’un phénomène « d’imprégnation mentale qui se produit quand les sensitifs peuvent voir plus tard dans un événement dramatique (suicide, meurtre), sous forme de fantômes, les acteurs du drame passé ; ces fantômes étant des traces mentales, d’émotions très fortes adhérant encore à ce lieu. Ainsi des hommes et des femmes qui se prétendent agressés sexuellement par des démons ou des mânes sont en réalité, en but à des rémanences psychiques imprégnant leur chambre à coucher ou leur inconscient, au point de créer des hallucinations pseudo sensorielles de la vue ou du toucher. C’est la force de l’émotion ou du désir qui provoque parfois l’orgasme ou d’autres manifestations corporelles ».
Cette thèse est confirmée par une observation judicieuse que les témoignages des personnes qui vivent ce phénomène de maris de nuit nous a amenée à faire. En effet plusieurs jeunes gens et jeunes filles ont affirmé n’avoir jamais eu de rapports sexuels avec leur conjoint de songe qu’après avoir eu, eux-mêmes des rapports dans la vie réelle avec un ou une amie.
Avant cela, le mari ou l’épouse de nuit ne venait que pour jouer avec eux, mais jamais il ne les a forcés à coucher avec lui tant qu’eux-mêmes n’ont pas vécu cela en état de veille. C’est, pourrait-on dire, quand le péché est commis que le démon s’engouffre dans la voie ouverte par l’homme ou la femme qu’il fréquente.
Ainsi avons-nous observé que, des femmes ou messieurs mariés, vivaient également, même après leur mariage, avec leur époux ou épouse nuit qui peut être jaloux ou vivre en bonne intelligence avec le couple. Le tout semble être fonction des émotions et fantasmes qui l’ont nourri.